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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 54


Texte et photos / Pierrick Sorin Publié dans le magazine Kostar n°54 - février-mars 2017

Au téléphone, Cyriac était tout excité : « C’est un gros collectionneur ! Plein aux as ! Il a vu les deux mini-théâtres que j’ai vendus à Lamia. Il a complètement flashé. Il m’a appelé pour savoir s’il y en avait d’autres du même genre. Je lui ai dit qu’il y en avait dix. Il a dit qu’il voulait tous les acheter ! Il faut organiser un rendez-vous pour lui montrer. Le problème c’est qu’il vit à Bruxelles. J’ai un copain archi qui a un beau bâtiment, là-bas, je vais voir si on peut organiser une présentation chez lui. Il faudra que tu viennes, le type a très envie de te rencontrer. »

Quinze jours plus tard, je débarque à Bruxelles. De Nantes, ça fait une petite trotte et le voyage n’est pas donné mais le jeu en vaut la chandelle. Dans une jolie salle aux murs de pierres, Cyriac a installé les mini-théâtres sur leurs socles. Il y a deux ans, c’est lui qui m’a poussé à réaliser des versions miniatures de mes théâtres optiques et qui en a assuré la production. Ce sont des caissons de métal à la finition soignée. Leurs formes et dimensions font penser à une sorte de boîte aux lettres. La façade est percée d’une fenêtre par laquelle on peut voir une “saynète holographique”. L’acheteur peut choisir la couleur du caisson : métal brossé, blanc laqué, bleu-nuit métallique… Côté mise en route, c’est aussi simple que d’allumer la lumière : un clic sur un interrupteur et le mini-show démarre. Chaque théâtre est édité à dix exemplaires, le prix de vente est ainsi abordable pour des amateurs d’art n’ayant pas la fortune d’un François Pinault. Le dernier que j’ai réalisé s’intitule Pierrick Transhistorik : dans une salle de musée miniature, un type exécute une performance. Il saute au travers d’un tableau animé qui condense l’histoire de l’art en dix secondes et ce, sous les maigres applaudissements de quelques spectateurs.

“Si un artiste ne vend jamais, il peut vite dépérir...”

Récemment, un ami me disait : « Mouais… fais attention à pas tomber dans une logique “Mac Do”, quand même… ce que j’aimais bien dans tes théâtres optiques, c’était le côté “bout de ficelle”, la dimension artisanale, la fragilité… là c’est tout nickel, ça devient un produit de consommation… » Son point de vue est défendable mais il est un peu trop romantique et assez peu en prise avec la réalité. La grande majorité des collectionneurs n’ont guère envie de dépenser des milliers d’euros dans des œuvres de mauvaise facture qui sentent la panne à plein nez. Et si un artiste ne vend jamais, il peut vite dépérir…

Alfred, le collectionneur, est arrivé pile poil à 19h, comme prévu. Il a la septantaine, le crâne dégarni, des petits yeux malins cerclés d’élégantes lunettes. Il porte un long manteau rouge Thalys à la coupe impeccable. Il a un petit air de pervers-pépère, version Prada. Très concentré, Alfred observe longuement chaque théâtre, pose parfois une question technique. Finalement, il s’adresse à moi : « Alors celui-là, je ne vais pas le prendre car il est un peu trop sérieux, celui-ci est un peu trop cochon (on voit vos testicules quand vous sautez sur le lit), celui-là, le sujet ne m’intéresse pas trop… » Et ainsi de suite… Il ajoute : « En fait, je ne vais pas en acheter… j’aimerais mieux que vous m’en fassiez un “sur mesure”, un truc coquin mais pas trop coquin. Une œuvre qui pourrait faire rire mes invités mais que je puisse quand même montrer à mes petits enfants. » C’est un peu la douche froide. Cyriac et moi arborons toujours un demi-sourire poli mais on est un peu dépités par le revirement du type plein aux as qui voulait “tout acheter”. On va remballer la marchandise et pour la suite, on verra bien… 

Illustration
© Elly Olman

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