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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 58


Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Charlie Mars Publié dans le magazine Kostar n°58 - décembre 2017-janvier 2018

« Y’a l’feu dans la baignoire ! Viens m’aider ! » J’ai lancé ça en direction de la chambre – porte fermée – de mon fils, pour le motiver à sortir de son lit, pour qu’il me donne un coup de main, pour le sensibiliser à une forme de recherche créative “low-tech”… Il a rappliqué. Il n’a pas cru au danger (Il sait que je fais parfois des expériences plastico-illusionnistes saugrenues), mais il éprouvait toutefois une légère appréhension (Il sait que j’ai réellement mis le feu à la baraque, en 2002, en tournant une scène comique. Il sait qu’en 1995, j’ai provoqué l’évacuation d’un musée : mille personnes à la rue lors d’une inauguration. Je terminais tout juste d’installer une œuvre “holographique” dans laquelle des toiles contemporaines étaient dévorées par sept flammes virtuelles. L’installation achevée, je jetai un coup d’œil à la composition finale. Je remarquai la présence d’une huitième flamme. Cela m’intrigua un peu mais, pressé d’aller acheter des cigarettes avant le début du vernissage, je quittai le musée sans me poser trop de questions… À mon retour, pompiers et gros savon pour ma pomme : j’avais laissé sur le sol, au cœur même de l’œuvre, une lampe halogène allumée, sous des feuilles de journal froissées. La huitième flamme n’était pas très virtuelle…).

“Mon fils (...) éprouvait toutefois une légère appréhension (Il sait que j'ai réellement mis le feu à la baraque, en 2002, en tournant une scène comique).”

Enfin bref, il sait, mon fils, que ça peut déraper, donc, “be careful, quand même”. En débarquant dans la salle de bain, il a cru une seconde que la baignoire brûlait vraiment mais, très vite, il a vu que les flammes n’étaient que des images venant d’un projecteur suspendu au plafond. Elles traversaient l’eau du bain, s’affichaient sur la blancheur de l’émail. Je lui ai demandé de brasser l’eau en y plongeant ses pattes, tandis que je grimpais sur une échelle, appareil photo en main, pour shooter, en “vue d’oiseau”, l’image des flammes brisées-menues, en multiples facettes, par l’effet prismatique des remous ; ça m’amusait de traiter le thème de l’eau et du feu, de manière littérale, de faire en sorte que les deux éléments fusionnent en une matière unique. L’idée m’est venue lors d’une exposition personnelle, à Nice, à l’Hôtel Windsor, lieu chaleureux “habité”, aux chambres “décorées” par des artistes. Le jardin est magnifique ; rien d’ostentatoire, juste ce qu’il faut de liberté végétale pour que l’on s’y sente bien. J’ai apprécié la piscine, bordée d’un vieux mur et d’herbes folles. J’ai eu envie de jouer avec elle, de l’habiller de flammes. J’ai imaginé quelques touristes américains à la retraite s’immerger en elle comme dans un bain de napalm incandescent.

En rentrant chez moi, j’ai alors préparé cette petite expérience, dans ma salle de bain… Pas sûr que ce soit vraiment intéressant mais ce n’est pas trop nul quand même. J’ai libéré le fiston. Le souvenir d’une sorte de dialogue philosophique m’est venu à l’esprit. Avant qu’il reparte dans sa chambre, je lui ai dit : « Un jour, quelqu’un demanda à un poète : Si votre maison brûlait, quelle est la première chose que vous emporteriez avec vous ? Ce dernier répondit : le feu.»

Mon fils opina du bonnet avec un petit sourire condescendant et disparut dans l’escalier.



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