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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 44


Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Charlie Mars Publié dans le magazine Kostar n°44 - février-mars 2015

« Regarde l’image, à gauche de cette page. L’un des personnages a dérobé une grappe de raisin. Lequel ? Où l’a-t-il dissimulée ? » … Bon, c’est un peu relou-potache comme plaisanterie, mais c’est vrai qu’après avoir enfilé mon “morphsuit” bleu (costume épousant intégralement la forme du corps) pour agiter ma petite grappe devant la caméra, l’idée de cette blague un peu grasse m’est venue avec une spontanéité toute enfantine. Tout cela est pourtant sérieux, à la base.

La scène est extraite d’un film en 3D relief que je viens de réaliser pour une grande marque d’eau-de-vie. Une sorte de petit spectacle, à la fois ringard et inventif, exécuté par trois personnages : le maître de cérémonie, plus ou moins bien sapé, énonce les valeurs de la marque selon une phraséologie des plus convenues. Un comparse, en combinaison bleue, manipule devant une caméra des objets illustrant les propos du premier. Un pianiste “has been” enrobe l’ensemble dans un coulis de piano sans saveur mais qui flatte loreille du spectateur.

On ne décollerait pas de la simple parodie, si cette saynète ne s’accompagnait pas d’une trouvaille formelle : les protagonistes (que l’on voit en 3D, donc) sont eux-mêmes en train de réaliser “en direct” des images en relief. Derrière les personnages, une fenêtre donne sur un champ de vigne. Quand l’homme en bleu manipule sa grappe, celle-ci apparaît au lointain, dans le cadre de la fenêtre, comme émergeant de la profondeur du paysage, entre dans la pièce, traverse l'espace de la scène pour ensuite sortir de l’écran que le spectateur regarde réellement. Il y a là un effet de mise en abyme, figure de style un peu éculée en soi, mais qui, jouant ici sur la spécificité de l'effet 3D, retrouve une bonne dose de fraîcheur.


“L’artiste tend à prouver sa grande lucidité en portant un regard distancié sur le côté “poudre aux yeux” des effets visuels, tout en sachant que ce sont ces effets qui assureront son succès et le versement de ces précieux honoraires.”

Autre élément surprenant : le film est diffusé sur un écran auto-stéréoscopique. Le spectateur perçoit donc le relief sans qu’il ait besoin de chausser des lunettes. Un filtre spécial, composé de milliers de micro-lentilles, apposé sur la surface de lécran, permet à chacun de nos yeux de percevoir des images filmées dans des angles légèrement différents. Notre cerveau, perméable à bien des leurres, achève l’illusion, change l'écran en une sorte de vitrine où dans la profondeur d’un espace virtuel se meuvent des lilliputiens en volume. L’effet magique et la clarté du message promotionnel ont répondu à lattente du commanditaire. Quant à moi, je me suis fait plaisir en tournant en dérision son propre discours publicitaire.

Au fond, une telle entreprise est pleine d’ambiguïtés un peu perverses : le commanditaire fait appel à la liberté de l’artiste tout en contraignant son discours ; l’artiste, pour pimenter son œuvre et pour ne pas déroger à son image de trublion, se moque du commanditaire pour finalement le valoriser, montrant à quel point ce dernier est ouvert à l’innovation et à la liberté d’expression. L’artiste tend aussi à prouver sa grande lucidité en portant un regard distancié sur le côté “poudre aux yeux” des effets visuels, tout en sachant que ce sont ces effets qui assureront son succès et le versement de ces précieux honoraires. Et puis, je ne parle pas des petites connotations sexuelles qui émaillent tout cela, qui parfois se glissent, sous la peau lisse d’une combinaison moule-fesses. « Si tu n’as pas trouvé le voleur de grappe, ce n’est pas grave : il a déjà la peau lisse aux fesses… »

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Illustration
© Alexia Moutel

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