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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 73


Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain et Pierrick Sorin Publié dans le magazine Kostar n°73 - décembre 2020-janvier 2021

En général, l’actualité inspire peu mon travail d’artiste. Je préfère les sujets plus intemporels et en particulier ceux qui, derrière une apparence anodine, sont symptomatiques de la condition humaine. Récemment, j’ai toutefois créé et exposé une “œuvre” qui fait exception. Elle est clairement influencée par le contexte actuel. C’est une installation vidéo. Elle met en scène un cuisinier toussotant et peu à cheval sur les règles sanitaires. L’animal se permet d’ôter régulièrement son masque, de goûter les plats qu’il va servir et de cracher, “involontairement”, en direction des spectateurs. Une scénographie assez maline, usant d’images 3D relief et d’un décor bien réel, rend crédible l’authentique présence de l’odieux cuistot, et plus encore, celle de ses déjections mollardesques. Les spectateurs assistent à la scène le nez derrière une vitre, non pour être protégés — les crachats vidéo en relief ayant à ce jour un pouvoir contaminant négligeable — mais pour apprécier pleinement la plastique des glaires qui, s’écrasant sur le verre, affirment leur potentiel artistique. L’œuvre s’intitule Une vitre vous sépare de l’artiste, histoire de lui insuffler une dimension conceptuelle. Pour les non-initiés, disons que ce genre de titre renvoie à un questionnement sur la relation dialectique spectateur-artiste. Tout bon artiste contemporain doit savoir jouer de ces notions, à tous points de vue enrichissantes. Bref, l’œuvre fut présentée pour une courte durée, une mesure gouvernementale de circonstance ayant conduit à fermer prématurément l’espace d’exposition. Le manque de civisme de mon cuisinier-artiste a peut-être même contribué à cette décision ; qui sait ? Quoiqu’il en soit, fallait-il regretter la fermeture du lieu ? Pas sûr.


“Souvent, je me dis que le discernement fait défaut à bien des programmateurs d'art.”

Cette exposition collective, comme d’autres, présentait certaines qualités mais portait néanmoins son lot d’œuvres ennuyeuses ou dont l’intérêt peine à toucher d’autres consciences que celle de leurs géniteurs. Souvent, je me dis que le discernement fait défaut à bien des programmateurs d’art. C’est bien dommage, car cela ne rend guère service à un art contemporain pourtant si riche de propositions intelligentes, poétiques ou propres à éclairer notre regard. Discerner, par une approche un peu objective, en prenant en compte d’autres sensibilités que celles, supposées, d’un microcosme autocentré et en se gardant de tout populisme de bas étage, voilà qui fait souvent défaut. Je me souviens avoir participé, à la fin des années 90, à un déjeuner de travail avec la ministre de la Culture de l’époque, Catherine Trautmann. Nous étions 5 ou 6 artistes en vogue, attablés autour de cette dame au caractère bien trempé. Sa propension à cloper sans retenue, entre chaque plat, me la rendait fort sympathique. Il fut question, entre autres, de l’intérêt de faire intervenir des artistes de renom dans des quartiers populaires ou “difficiles” ; des gens comme Daniel Buren furent cités. Tout le monde défendait ce type de démarche. Pour ma part, je ne disais trop rien. Je clopais moi aussi, et le vin, comme le brouhaha des paroles, baignait mon cerveau d’une douce mollesse. Ce n’est qu’après avoir quitté les dorures du ministère que je pris conscience d’une chose : personne n’avait émis l’idée que, pour s’adresser à des gens éloignés de la culture artistique, il ne fallait pas faire appel à n’importe quel artiste et qu’à sa notoriété, il fallait préférer un autre critère : le côté sensible et accessible de sa démarche. À défaut la démarche est contre-productive. Nul souci de discernement, base de tout progrès, n’avait été exprimé lors de ce repas. Je m’en voulais un peu d’avoir été si peu réactif, de ne pas avoir saisi l’opportunité de cette rencontre en haut lieu pour lancer quelques idées utiles. Avec l’âge, certains se préoccupent davantage du devenir collectif et si, comme un gamin, je continue à m’amuser en crachant sur des vitres, je fais désormais partie de cette catégorie.