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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 75


Texte et photo / Pierrick Sorin, B. Demenge * Photomontage / Garance Wester Publié dans le magazine Kostar n°75 - mai-juin 2021

J’ai monté un groupe. Musique et bruitages. Nous sommes trois et les trois, c’est moi ; ça évite les conflits relationnels. Nous sommes des petits humains virtuels, des hologrammes. Nous sommes increvables, insensibles aux maladies, corvéables à merci, “ready for the future” ou pour “le monde d’après”… Notre première prestation aura lieu à la Philharmonie de Paris, fin septembre. Nous jouerons tous les jours, durant des années, en boucle, confinés dans une vitrine. Ce premier concert est, disons, un “ciné-concert”. En fond de scène, sont diffusés des portraits filmiques, animés image par image. Des autoportraits, plus exactement ; ceux de l’artiste-photo-graphiste, Bernard Demenge. Son visage, impassible, face caméra, est sans cesse déformé par les mouvements d’objets banals qui s’accrochent à sa chair, la triturent, lui imposent des grimaces. Un simple bout de ficelle s’enroule autour de sa tête et la voilà paupiette, façon Bacon — Francis, le peintre, et non la tranche de lard —. Le terme “art-plastique”, dont le sens n’est pas toujours très à-propos, trouve ici une incarnation d’une pertinence exemplaire.


Nous jouerons tous les jours, durant des années, en boucle, confinés dans une vitrine.

Ces grimaces d’artiste, on ne sait trop si elles sont amusantes, inquiétantes, ou si, au fond, elles ne sont pas d’abord une invitation à penser ; car en deçà de l’apparence, sous la plasticité mobile de ce visage, c’est une interrogation sur notre “être au monde” qui se profile. D’ailleurs, toute œuvre d’art, digne de ce nom, ne vaut-elle pas par l’esprit qui discrètement l’habite, plutôt que par sa forme sensible ? Selon moi, si : une œuvre qui ne fait pas signe vers un au-delà de l’apparence est tout au plus bonne pour le rayon déco de chez Gifi. Bref, ces portraits muets se prêtaient à un jeu sonore. Mon groupe et moi, nous nous sommes donc lancés dans la construction d’instruments et dans la récolte d’objets divers, susceptibles de produire des sons adaptés à la situation. Pour la composition musicale, on n’était pas au top. Rompant avec notre propension maladive à l’autarcie, on a fait appel à un vrai musicien, François Ripoche. Bah oui, en fait, on joue en play-back. On sonorise un film en étant nous-même sonorisés, c’est pour ça que ce ciné-concert a pour titre : “Les bruiteurs bruités”.



Tête à gifs (détails), Bernard Demenge, 2016.

Les Bruiteurs Bruités et Son et Lumière, deux dispositifs optiques de P. Sorin visibles à compter du 29 septembre 2021 à la Philharmonie des enfants - Cité de la Musique, Paris.