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Une ville ailleurs : Antigua, par Estelle-Sarah Bulle

Mis à jour : 27 août 2019



Texte / Estelle-Sarah Bulle pour Kostar Portrait / © Julien Falsimagne-Leextra - Editions Liana Levi

Photos Ville / © VisitGuatemala . com © Ingo Bartussek / adobe stock Illustration / Arthur Kostadinoff pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°65 - avril-mai 2019


Le printemps ramène avec lui le festival de littérature Étonnants Voyageurs qui, lui-même, accueille une palette exceptionnelle d’écrivains à Saint-Malo. Après Wilfried N’Sondé l’an passé, c’est Estelle Sarah-Bulle qui nous fait partager sa vision d’Antigua au Guatemala. Née d’un père guadeloupéen, elle est l’auteur de Là où les chiens aboient par la queue. Un premier roman remarqué qui embrasse le destin de toute une génération d’Antillais pris entre deux mondes.


En l’an deux mille, j’ai passé une semaine à Antigua au Guatemala. J’arrivais de Mexico et avais atterri à Guatemala City où j’ai attendu le bus pour Antigua dans l’avenue principale de la ville, sale et trépidante. Les voyageurs fuyaient Guatemala City à cause de la forte probabilité d’agression distillée par les guides touristiques. On arrivait dans cette capitale pour en repartir aussitôt. J’avais une pointe de regret quand même ; toutes les villes ont leurs attraits, tapageurs ou cachés. On devrait pouvoir passer outre le visage ingrat, bétonné, de Guatemala City, pour débusquer ses charmes. À l’époque, je n’en avais pas le temps.

Je voulais voir Antigua, ce fantasme caché à l’ombre d’un volcan. Le bus a démarré. Une femme assise à côté de moi m’a dit qu’elle n’avait jamais vu la ville aristocratique, située à une heure seulement de la capitale. Elle descendait toujours bien avant, en banlieue de Guatemala City. Notre rencontre était aussi ténue que l’idée d’effleurer le XVIIe siècle à Antigua : j’avais mon passeport de tourisme, du temps libre et le plaisir de la découverte ; ma voisine prenait tous les jours le bus entre sa banlieue et la boutique d’aéroport où elle travaillait. Guatemala City trempait dans la réalité. Antigua baignait dans le rêve.


« Antigua est figée dans sa propreté contemporaine et sa surnaturelle splendeur. »

J’ai découvert que, pour les milliers de touristes qui arpentent chaque année ses pavés bleutés, Antigua demeure aussi un mirage. C’est qu’il est difficile de toucher du doigt une idée. Antigua, c’est l’idée d’un temps préservé, d’une époque oubliée puis retrouvée. Celle de la victoire et de la puissance. Un souvenir du Nouveau Monde, lorsque cette ville était la capitale d’un empire colonial qui s’étendait bien au-delà des frontières actuelles du Guatemala. Lorsque des femmes en mantilles et des nonnes en drap se faufilaient dans les jardins intérieurs des couvents, prenaient le frais au bord de fontaines murmurantes, entassaient dans leurs demeures sombres les domestiques et les missels.

Au cours de mes déambulations le long de ses arcades, j’essayais d’imaginer ce qu’avait été Antigua trois ou quatre cents ans plus tôt : soldats en armes devant les palais, passage de cavaliers sous les porches sculptés, Alcalde en expédition vers l’un des trois volcans bordant la ville. Je me suis efforcée de songer à l’exaltation de la Conquête, la résistance des Mayas, la fureur des fantassins espagnols. Mais rien, dans la ville, ne m’y ramenait véritablement. Antigua est figée dans sa propreté contemporaine et sa surnaturelle splendeur. Elle possède la beauté d’une favorite de harem : immobile et parée. Sa pierre est brossée, ornée de bougainvillées roses, ses ferronneries sont lustrées, ses rues balayées, ses nobles édifices repeints à la chaux tous les six mois.


« Les seuls Guatémaltèques que j’y ai croisés sont les serveurs des innombrables restaurants. »

Durant une semaine, j’étais ravie de m’immerger dans le calme fleuri de ses rues élégantes, mais j’ai dû taire la sensation d’enfermement qui m’a envahie. Les rues d’Antigua sont peuplées de riches Américains et d’éternels étudiants censés apprendre l’espagnol. En réalité, personne n’est là pour étudier la langue des conquistadors. On erre en toute sécurité dans une ville déchue à contempler, à deux cents ans de distance, les ravages de tremblements de terre (le dernier a produit quelques élégantes ruines). On vient pour l’Histoire muséifiée, les patios subtilement décorés, le wifi et le café produit localement. Et parce que les guides touristiques, à l’unanimité, désignent Antigua comme la plus belle ville du pays. Les seuls Guatémaltèques que j’y ai croisés sont les serveurs des innombrables restaurants. J’y ai mangé des plats typiques aussi bien que des pâtes à la bolognaise.

J’ai aimé Antigua comme un tableau trop minutieux. J’étais toujours pressée d’en sortir. Depuis la chambre épurée de mon élégante « posada », je regardais sans cesse, dans l’horizon gazeux, la ligne parfaite des volcans.

À la fin de la semaine, j’ai été reprise en main par la vie. Sur la route menant au lac Atitlan, le candidat d’une élection locale m’a fait monter dans son pick-up. Il s’appelait Victor Hugo ! Un haut-parleur scandait son nom tandis qu’à mes côtés, des musiciens embauchés pour l’occasion entonnaient inlassablement une chanson à sa gloire.

Les murs d’Antigua se sont estompés dans la poussière de la route. J’ai cru l’oublier. Mais vingt ans plus tard, je conserve le souvenir de sa beauté trop évidente. Si vous voulez savoir comment le tourisme embaume les villes mortes, volez vers Antigua. Mais essayez, au passage, de faire connaissance avec Guatemala City.


Là où les chiens aboient par la queue, Estelle-Sarah Bulle.




Y aller

Nombreux vols, au départ de Paris. Avec Air-France, via New York, en partenariat avec Delta et Aeromexico. À partir de 600 € aller/retour selon période. Nombreuses navettes entre Guatemala City et Antigua. On peut leur préférer, un “chicken bus”, ces anciens cars scolaires recyclés et colorés. Et en une heure, on a fait les 40 km !


Y séjourner

Très touristique, la ville dispose d’un vaste parc hôtelier. On peut s’y loger confortablement, dans le centre, pour tout juste 50 € la nuit. La Barbara’s Boutique Hostel ou, un rien plus cher, la Casa de Eunice peuvent être d’agréables points de chute. Plus cosy, la junior suite de la jolie Casa Santa Rosa est à 150 € la nuit.


Y voir

Antigua est la ville de tous les superlatifs. Si le tremblement de terre de 1773 a failli la rayer de la carte, l’ancienne capitale, aujourd’hui restaurée, a retrouvé son lustre d’antan. Au rayon des incontournables, la Quinta avenida et son arche Santa Catalina, église San Francisco, témoin baroque de l’activité sismique, l’imposante église de La Merced, le couvent des Capucines, les lavoirs de la place Tanque La Union et, pour une vision globale de la ville, le Cerro de la Cruz.



Illustration
© Elly Olman

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