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Éric Pessan, mots à maux



Interview / Vincent Braud * Photo / Ludovic Failler pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°37 - octobre-novembre 2013



Il n’a pas choisi de « faire la rentrée littéraire ». Le dernier roman d’Éric Pessan n’en connaît pas moins un certain buzz dans le milieu et sur la toile. Le jeune auteur – dans son refuge au sud de Nantes – joue (parfois) à faire sa « réclame ». Et cette année, Muette fait parler.



Ce nouveau roman en pleine rentrée littéraire, est-ce bien raisonnable ?

Quand on écrit, on ne se pose pas ce genre de question. D’abord parce qu’on ne sait jamais quand un livre va sortir : c’est l’éditeur qui décide. Mon livre est donc sorti en même temps que 554 autres qui font ce qu’on appelle la rentrée littéraire. Et il est bien difficile de trouver sa place dans un monde qui, chaque année en août, ne parle que du nouveau titre d’Amélie et de quelques autres… Jusqu’à la sortie d’un joli papier dans L’Huma, en dehors de la presse régionale, le silence était assourdissant.


Dans cette bataille, il y a les cercles – qui ne sont pas que littéraires – et les chapelles. Il faudrait peut-être traîner un peu plus sur les terrasses de Saint-Germain…

Pierre Michon ne traîne pas sur les terrasses de Saint-Germain… C’est vrai qu’il y a un milieu parisien mais ça a toujours existé. Ça peut aider, mais ce n’est pas forcément nécessaire. Pour moi, tout a commencé lorsque j’ai envoyé un manuscrit (L’effacement du monde en 2001, NDLR) par la poste à un éditeur. Cela dit, de Médiapart à Libé ou Le Monde, en passant par France Inter ou France Culture, tout le monde défend globalement les mêmes livres.


“Aujourd’hui, en tant qu’ancien ado et père de jeunes enfants, le sujet de l’adolescence en rupture est un sujet qui me préoccupe.”

Ce livre, justement, est pourtant dans l’air du temps. Muette est une ado en rupture…

Aujourd’hui, en tant qu’ancien ado et père de jeunes enfants, le sujet de l’adolescence en rupture est un sujet qui me préoccupe. Sur le sujet, j’avais de petits écrits, des livres d’artistes – Sage comme une image, L’Écorce et la Chair – auxquels j’avais participé, des nouvelles comme Croiser les méduses. Quand j’ai commencé à écrire Muette, j’ai simplement cherché à déployer cette thématique, cette histoire au fil d’un roman. Le pari était de la faire tenir par l’écriture.


On y retrouve un personnage proche de l’univers de Patricia Cartereau…

Soyons clairs : Muette, je lui ai piquée ! Les encres de Patricia, cette silhouette de petite fille, ces images qui se superposent, la nature et le monde animal... Tout cela est aussi dans cette histoire.


“Les mots, c’est ma matière première. Je leur ai toujours accordé beaucoup d’importance.”

Le paradoxe de l’écrivain Pessan, ne serait-ce pas d’avoir un problème avec les mots ?

Ce serait bien, ce serait simple. Si je pouvais régler le problème avec un livre. Les mots, c’est ma matière première. Je leur ai toujours accordé beaucoup d’importance. Lorsque je faisais de la radio sur Jet FM, c’était pour défendre aussi une parole libre.


Mais dans L’Effacement du monde, Chambre avec gisant, Muette, vos personnages sont souvent confrontés à des situations où les mots ne suffisent plus…

Quels que soient les textes, je pense qu’ils sont très éloignés les uns des autres. Mais c’est vrai ; le langage, la communication et le partage sont des choses qui me préoccupent depuis toujours.


Est-ce cette préoccupation qui vous pousse à écrire ?

J’avais une vingtaine d’années, je crois, lorsque j’ai commis une tentative de roman de science-fiction, Umwelt. Je m’attachais à cette théorie que chaque homme est singulier, que ce qu’on perçoit est différent de ce que l’autre perçoit, bref, que le monde n’est peut-être qu’illusion. Alors, le langage est le plus petit dénominateur commun. En fait, je crois que j’écris là-dessus depuis toujours. À l’adolescence, ce sentiment de singularité est exacerbé. Le sentiment de ne pas être compris, de ne pas pouvoir partager, de vivre dans un monde singulier.


“Je crois qu’on n’échappe pas aux fantômes de ses racines.”

Muette, c’est donc l’histoire d’une rupture, d’une fuite…

Une fuite radicale et immobile. J’ai revu Sans toit, ni loi, un film remarquable. Je crois qu’on n’échappe pas aux fantômes de ses racines mais j’avais aussi envie d’écrire sur la nature, le monde animal, la forêt, l’espace…


Et c’est une réponse, provocatrice, à un monde plein de bruits ?

C’est un personnage en réaction plutôt. Les images insupportables de guerre ou de misère à la télé ne nous coupent plus l’appétit. Muette est à la fois quelqu’un de ce temps, connectée comme vous et moi et, en même temps, en rupture avec ça. Dans cette fuite immobile, seules les affichettes d’un journal vont, un moment, la ramener dans ce qu’on appelle la vraie vie.


Muette se termine par une jolie pirouette ou une belle image… Comment cette chute est-elle venue ?

Je ne l’avais pas préméditée. D’une manière générale, j’écris avec la main et j’aime me laisser surprendre. Parfois, je ne sais pas où je vais. L’écriture, pour moi, participe du lâcher prise. Ce n’est pas une posture. Pour en revenir à Muette, j’avais écrit le livre, j’ai laissé passer plusieurs semaines, je l’ai repris et j’ai rajouté deux lignes. C’est tout.


“Un jour, dans un collège, un élève a vite fait le calcul : Il faut que tu vendes huit livres pour t’offrir un grec avec des frites!”

Dans ce monde de 2013, le livre a-t-il encore de l’importance ?

Le livre garde un capital symbolique important. C’est tellement vrai qu’une star du foot ou de la télé-réalité ou encore une personnalité politique a besoin d’un livre pour asseoir sa situation. Par contre, sur le plan économique, c’est un peu n’importe quoi. Un jour, dans un collège, un élève a vite fait le calcul : « Il faut que tu vendes huit livres pour t’offrir un grec avec des frites ! »


Écrire, c’est un métier ?

Ce n’est pas un métier. Souvent on me demande « et à part ça, vous faites quoi ? » Celles et ceux qui vivent de leurs droits d’auteur sont une petite minorité. L’édition à compte d’auteur, c’est la moitié des livres édités chaque année.


Vous êtes en librairie mais aussi sur les réseaux sociaux… Éric Pessan, écrivain 2.0 ?

Les réseaux sociaux, je m’en sers pour faire de la réclame. Quand j’anime un atelier ou que je participe à une lecture, ou quand un livre sort, j’en parle. Je fais passer l’info car l’éditeur, ce n’est pas forcément son truc. Ce qui m’intéresse, c’est la souplesse de l’outil, la réactivité qu’il offre… La barrière que j’y mets, c’est ma vie privée. Je ne suis ami sur Facebook avec Patricia (sa compagne, NDLR) que depuis trois mois.


« Tu es folle ! » La voix des parents dans ce livre, c’est la vôtre ?

Non. Jamais je ne dirai ça à mes enfants. C’est une phrase que j’ai trop entendue.


Éric Pessan, Muette (Albin Michel)