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Agnès Varda : “Je suis devenue une princesse de la marge.”

Mis à jour : 22 août 2019


Interview / Patrick Thibault * Photos / DR Publié dans le magazine Kostar n°58 - décembre 2017-janvier 2018


Pour sa 30e édition, le festival Premiers Plans présente une rétrospective Agnès Varda. Cinq ans plus tard, retour chez elle, rue Daguerre, au lendemain de la remise de l’Oscar d’honneur à la cinéaste pour l’ensemble de sa carrière.

Finalement, en faisant une carrière en marge, vous avez fini par être au tout premier plan…

De la marge ! Je suis devenue une princesse de la marge. Mais c’est comme telle que j’ai été reconnue à Los Angeles. La soirée était présentée par Steven Spielberg, il y avait dans la salle tout ce qui représente le succès et l’argent d’Hollywood. C’est un petit comité, comme un bastion cinéphilique, à l’intérieur de la société des Oscars, qui m’a tirée avec une pince à épiler. C’est une reconnaissance de mon travail de cinéma. J’ai bien dit que je n’étais pas bankable. Cet oscar n’implique pas qu’on ait eu du succès.


Mais vous avez eu du succès…

Un grand succès dans la marge. J’ai la chance que les cinéphiles, les étudiants, les enseignants de cinéma, les critiques soient des défenseurs de mon cinéma. Et qu’ils le maintiennent vivant. À partir de Les Glaneurs et la glaneuse, j’ai été très comprise par les jeunes qui sont, plus que les autres, concernés par le gâchis, le recyclage et la planète. Ils ont été curieux de ce que j’avais fait d’autre. Une nouvelle génération a découvert mes films.


Ils ont été sensibles à votre intérêt pour les gens modestes…

Les gens à la rue, c’est quelque chose qui nous occupe tous. Ce qu’ils veulent, c’est manger, dormir et avoir chaud. Je ne parle même pas des migrants. On est dans un monde de grands malheurs et nous, artistes, sommes privilégiés. On veut témoigner du fait qu’on est dans ce monde mais faut-il ajouter une couche de plus au malheur des autres ? C’est ce que nous avons évité avec JR.


“Moi, je suis bien dans la cour des petits.”

Avec le film Visages villages

On s’est dit qu’il fallait proposer ce qui fait du bien partout au monde, c’est-à-dire l’empathie, le partage, les moments privilégiés où les gens s’expriment, prennent la parole. Nous, on essaie d’obtenir d’eux quelque chose qui les rend uniques. Et ils sont uniques. Regardez la scène chez les dockers du Havre. La féministe en moi a demandé “où sont vos femmes ?” On s’est rendu compte qu’on a obtenu des hommes qu’ils nous aident à mettre leurs femmes en valeur. Car elles ne le seront que si les hommes sont d’accord.


Ne pensez-vous pas que les femmes sont enfin en train de prendre le pouvoir ?

Ça n’est pas du pouvoir. Elles sont mises en lumière et en valeur. Les dockers ont dit “ça fait bouger les clichés, les préjugés”. Que les hommes, les dockers disent eux-mêmes que ça faisait bouger les choses, c’est pour moi une réussite. L’art est un partage d’idées, on réinvente la vie. Par cette réinvention, cette mise en place d’une sorte de jeu que tout le monde prend au sérieux, on pousse un peu les idées. Et nous sommes restés liés avec ceux qu’on a rencontrés.


Que représente Premiers Plans pour vous ?

J’y suis allée souvent. J’aime le fait qu’il y a énormément de jeunes, de propositions faites aux jeunes. J’adore le festival. J’ai même été présidente du jury. J’ai admiré le travail de Jeanne Moreau, sa présence et son implication, son dévouement autour des ateliers. Elle va manquer. Avec Claude-Éric Poiroux dont j’apprécie le travail depuis longtemps, nous allons lui rendre un hommage. J’ai recherché des photos que j’ai faites d’elle, dont certaines remontent à 1949-50, au festival d’Avignon.


Qu’est-ce qui vous importe le plus aujourd’hui ?

Ne pas décevoir ceux qui me soutiennent et qui m’aident. Je ne vois pas comment je pourrais changer de point de vue sur ce que le cinéma peut faire. Depuis 2000, j’ai abandonné la fiction. Je la maintiens dans mes installations, un travail d’artiste parallèle au cinéma. Et je tourne des documentaires.


Envisagez-vous toujours un nouveau projet comme un premier film ?

Maintenant, je dirais plutôt comme le dernier (rire). Je ne pensais plus faire de long métrage pour les salles après Les plages d’Agnès.


Ces hommages et ces prix, est-ce que ça ne finirait pas par vous tourner la tête ?

Pas du tout. J’ai accumulé les prix à partir de 80 ans… il fallait déjà tenir jusque là. Ce sont des prix de reconnaissance de mon travail, pas des prix de succès. Aucun de mes films n’a cassé les vitres. Les plages d’Agnès et Visages villages, ça marche mais on fera peu d’argent. C’est incomparable avec les films qui marchent. C’est comme si on ne jouait pas dans la cour des grands. Et moi, je suis bien dans la cour des petits. Alors oui, les prix me font plaisir mais ma tête est heureuse dans des projets de création.

“Tiens… déjà 51.400 abonnés sur mon compte Instagram. J’aimerais bien qu’ils aillent voir mes films !”

Et des projets de création, vous en avez toujours…

La création, ça me nourrit et j’ai des idées. J’ai la chance d’avoir la tête claire même si ma santé n’est pas très bonne. J’ai choisi de privilégier les rencontres et le travail, le plaisir du partage du cinéma. Je fais encore un film. On va filmer ce qu’on me demande de faire partout, des dites master class. Je vais raconter ce que j’ai essayé de faire dans mes films. Avec un co-réalisateur, Didier Rouget.


De quoi êtes-vous la plus fière ?

Peut-être de ne pas avoir trahi certaines notions. Comme préférer les gens qui n’ont pas de pouvoir à ceux qui en ont. Ne pas fréquenter les riches et les nantis, ne pas faire de publicité. Avoir la chance d’être aimée par mes enfants, petits enfants et mon entourage professionnel. Ils m’aident à travailler et à vivre. Je ne tiendrais pas sans eux. Ce mythe de l’artiste malheureux, seul et tourmenté ne s’applique pas à moi : je me sens artiste soutenue.


Si vous aviez un conseil à donner aux jeunes cinéastes, est-ce que ça serait de rester soi-même ?

Je ne crois pas. C’est bien d’être curieux des autres. On apprend, on se construit par les autres. Je dirais plutôt qu’il faut rester ouvert, être à l’écoute. Avoir de l’humour, être capable de se moquer de ce qu’on apprend. On se découvre peu à peu par tout ça, par les rejets aussi. Chacun a sa personnalité mais vous voyez, dans Les plages d’Agnès qui est un autoportrait, j’ai surtout parlé des autres.


Vous qui n’êtes pas dans la nostalgie, qui avait connu l’argentique, le 35 mm et le numérique, comment voyez-vous l’évolution du monde ?

J’ai le sens du recyclage, ça ne peut pas être de la nostalgie. Nous avons quitté le 35 mm. Avec toutes ces copies devenues inutiles, j’ai construit des cabanes avec la pellicule. Je vais bientôt en exposer une faite avec les pellicules de mon film Le Bonheur. On y voyait des tournesols et des fleurs. Ça sera une serre faite avec une ou deux copies du film. On y verra pousser des tournesols. La mélancolie existe. Le dimanche, quand je suis seule, je suis mélancolique et j’en profite. Comme je perds la mémoire doucement, ça ne fait que confirmer que c’est ce qu’on fait maintenant qui nous fait vivre.


Votre compte Instagram, vous avez l’air de prendre ça très au sérieux…

Pas vraiment. C’est JR qui m’a mise là dedans alors j’ai dit “oui d’accord”. Mais je ne poste pas plus qu’une fois par semaine. Tenez, vous avez vu ce que j’ai mis hier pour la journée internationale d’élimination des violences faites aux femmes ? Parce qu’on s’est battues contre cela depuis toujours. On s’en occupait activement. Tiens… déjà 51.400 abonnés sur mon compte Instagram. J’aimerais bien qu’ils aillent voir mes films !

Illustration
© Elly Olman

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