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Arthur Nauzyciel : “J’ai envie de partager cet outil.”


Interview / Patrick Thibault * Photo / Yann Peucat pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°54 - février-mars 2017

Après le départ de François Le Pillouër qui sera resté vingt-deux ans à la tête du TNB, c’est un artiste qui prend la relève. Tout juste arrivé du CDN d’Orléans, l’acteur et metteur en scène Arthur Nauzyciel entend ouvrir l’institution rennaise sur la ville et à d’autres disciplines.


Avez-vous toujours été convaincu d’avoir le meilleur projet pour le Théâtre National de Bretagne ?

J’étais convaincu d’avoir un projet qui était juste à la fois pour le TNB et pour Rennes, et qui me passionnait. J’étais porté par un désir et ce désir était l’adéquation de mon parcours, de ce que je sens de Rennes et son territoire, et du potentiel du TNB. La légitimité de cette nomination vient de l’unanimité des tutelles autour de mon projet.


Qu’est-ce qui a fait cette unanimité ?

Je pense qu’on sentait le désir d’ouverture et de partage qui est le mien. Peut-être y avait-il un intérêt à tenter ce risque d’un artiste à la direction du TNB et donc d’inscrire une rupture.


Quelle image avez-vous de l’institution que vous récupérez ?

À l’extérieur, le TNB avait l’image d’un lieu de prise de risque et d’expérimentation, surtout portée par le festival Mettre en Scène. On parle d’un paquebot avec ce que ça représente de puissance et de lourdeur. La réputation, c’est aussi l’école et son inscription dans le champ européen. Après 22 ans de la même direction, c’est bien qu’il y ait un tournant et qu’une nouvelle page s’écrive. Il y a quelque chose à réinventer dans la continuité car Rennes est une ville en pleine transformation. J’ai envie d’accompagner le mouvement.


Vous n’avez jamais été programmé à Rennes, que connaissez-vous de la ville ?

Je suis venu en tant que spectateur, j’ai des amis et j’ai démarré en Bretagne. Je suis arrivé à Lorient dans les valises d’Éric Vigner. J’y ai été acteur, formateur et artiste associé jusqu’en 2003. En fait, j’ai joué partout en Bretagne sauf à Rennes.

“Il y a quelque chose à réinventer.”

On a compris que vous vous inscrivez en rupture, quelles sont les principales lignes de votre projet ?

Parlons plutôt de mutation. Ça n’est pas comme s’il fallait tout casser pour faire autre chose. Le TNB n’est plus dirigé par ce que François Le Pillouër appelait lui-même un intendant mais par un artiste. Le projet va partir du plateau, d’une pratique d’acteur et de metteur en scène.


Qu’est-ce que ça change ?

Il va y avoir une transformation dans le lien avec l’équipe, le public, les artistes et le territoire. Un artiste à la tête de l’institution est l’incarnation du projet et l’identité du lieu. Mon parcours est déjà une synthèse de ce que le TNB est et peut continuer d’être, un lieu de théâtre ouvert à d’autres disciplines et à l’international. Les gens avec qui je travaille viennent d’horizons différents, la programmation va être à l’image de ça.


Quel théâtre défendez-vous ?

Je crois à un théâtre d’art, un théâtre de texte mais dans la conscience des enjeux esthétiques de notre temps. C’est ce que racontent aussi la plupart des artistes associés à mon projet. Je crois à la force de la langue et de la parole. Dans une époque où on tend à réduire la pensée, les grands auteurs de théâtre nous renverront toujours à ce que le monde a de complexe et à ce que l’humain a de plus profond et troublant. C’est notre travail d’être à l’endroit de la complexité et du trouble. Je crois à la pertinence de l’esthétique, d’une quête du beau, de l’exigence sur le plateau qui permet au spectateur de vivre le temps de la représentation une expérience que seul le théâtre peut proposer.


Votre envie d’ouverture va-t-elle déboucher sur un TNB ouvert en journée ?

Il l’est déjà avec le cinéma. J’aimerais qu’il le soit davantage. Je veux mettre en place des moments pour que le public vienne au TNB sans que ça soit seulement pour voir du théâtre. Des ateliers amateurs, une université libre mise en place par un groupe de chercheurs, avec Patrick Boucheron. Des rendez-vous réguliers qui ne vont pas forcément toucher un public de spectateurs. La présence de plasticiens, de musiciens, va ouvrir le champ des possibles pour faire se rencontrer des publics.

“Je crois à la force de la parole.”

Pourquoi seize artistes associés ?

C’est une façon de dire que j’ai envie de partager cet outil avec des camarades. C’est pas du népotisme, ce sont des gens avec qui j’ai des envies et des affinités. À eux tous, ils racontent quelque chose du projet dans sa diversité de disciplines, de parcours, d’origines. C’est une petite image du monde qui se raconte là. Je ne trouve pas normal que ces artistes qui ont une reconnaissance nationale et internationale n’aient pas été vus à Rennes alors qu’ils témoignent de la diversité culturelle.


Vous allez aussi diriger l’école, n’est-ce pas un peu le cumul des mandats ?

Je ne sais pas si ça fait cumul des mandats mais c’est normal que, dans un théâtre dirigé par un artiste, l’école soit aussi prise en charge par cet artiste. Tous les théâtres dirigés par des metteurs en scène devraient avoir leur école. Ce rapport à l’éducation et à la transmission est intrinsèque au rapport du plateau. C’est aussi le lieu des artistes associés. Et la possibilité de travailler avec d’autres partenaires rennais, l’Opéra, le Frac… sur des projets communs. C’est excitant.


Changer le concept de Mettre en Scène et son nom, n’est-ce pas le changement pour le changement ?

J’ai réinterrogé le nom car la question qui est derrière Mettre en Scène, c’est “Que peut le théâtre ?”. Une question à se poser toute l’année pour le TNB. Je souhaite que ça reste un festival mais j’aimerais que ça soit un espace pour des formes plus compliquées à présenter dans le cadre d’une saison. Des propositions qui échappent au format du théâtre ou de la salle de théâtre, trop courtes ou trop longues, dans des lieux qui ne sont pas forcément des salles de spectacle. On peut ouvrir davantage aux autres disciplines.


Cette première saison sera marquée par la reprise de vos spectacles…

Je ne me sentirais pas à l’aise de montrer une nouvelle création à un public qui ne connaît pas mon parcours. C’est une façon de se présenter et de commencer à créer un lien à travers des spectacles qui ont été marquants. C’est important d’inclure le public dans l’histoire, dans la manière dont vous êtes construit.


Quels sont ces spectacles ?

Jules César, un Shakespeare quasiment jamais monté en France, créé à Boston en 2008 et qui a beaucoup tourné. Il sera joué en anglais. J’ai fait plusieurs spectacles aux États-Unis et j’y ai une famille d’acteurs et de collaborateurs avec qui je continue de travailler. Jan Karski (mon nom est une fiction), d’après le roman de Yannick Haenel, créé pour l’ouverture d’Avignon en 2011 et qui sera à la Colline en juin. Puis L’empire des lumières, créé à Séoul en Corée à partir d’un roman de Kim Young-Ha, avec Moon So-Ry, actrice fétiche qui joue dans le film Mademoiselle. Des spectacles de 2008, 2011, 2016.


Avez-vous croisé François Le Pillouër, que vous a-t-il dit ?

Bien-sûr que je l’ai croisé. François ne m’a rien dit de plus ou de moins que ce qu’il lui semblait nécessaire de me dire dans cette transition par rapport à l’historique du TNB, à certains dossiers. Ça a été une transition factuelle, objective. Il a très bien fait son travail.



16 artistes associés !

Jean-Pierre Baro, Julie Duclos, Mohamed El Khatib, Vincent Macaigne et Guillaume Vincent pour le théâtre ; Kerenn Ann et Albin de la Simone pour la chanson ; Damien Jalet, Gisèle Vienne et Sidi Larbi Cherkaoui pour la danse ; Marie Darieussecq et Yannick Haenel pour la littérature ; Valérie Mréjen, M/M et Xavier Veilhan pour les arts plastiques ; et l’inclassable Phia Ménard entre danse, jonglage et performance : voilà les seize nouveaux artistes associés du TNB pour quatre ans.

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