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Catherine Blondeau, noir sur blanc


Interview / Patrick Thibault * Portrait / © Le Grand T Publié dans le magazine Kostar n°69 - février-mars 2020


On connaissait une directrice de théâtre et on découvre une écrivaine. À 55 ans, Catherine Blondeau, directrice du Grand T à Nantes, publie Débutants, un premier roman foisonnant. Entre la France, l’Afrique du Sud, l’Angleterre et la Pologne, une fresque où l’Histoire n’épargne personne ! Elle est invitée du festival des littératures Atlantide : son roman porte haut et fort les couleurs de l’engagement, la liberté et l’ouverture à l’autre, les maîtres mots de l’édition 2020 du festival.


Depuis quand écrivez-vous ?

J’ai toujours “écrivaillé”. Avant Débutants, j’avais déjà deux romans dans mes tiroirs qui ne seront jamais publiés. Je suis obsédée par les livres : une très grande lectrice, toujours dans les mots. C’est un monde où je me sens à ma place. Publier à 55 ans, ça fait coming-out mais c’était mon rêve.


Comment peut-on se consacrer à autre chose quand on écrit ?

C’est difficile car c’est obsédant. Lorsque j’ai démissionné du festival Automne en Normandie, j’ai pris 6 mois. J’ai travaillé toute l’architecture de Débutants. J’adore inventer une vie pour chacun des personnages. Quand j’ai été nommée au Grand T, je me suis dit que je n’y arriverais jamais. J’ai arrêté puis repris car j’avais l’impression que les personnages étaient sur mes épaules. Ils me regardaient et m’attendaient. J’ai écrit au quotidien entre 6h et 8h du matin. Et, en continu, pendant les périodes de vacances.


On dit souvent d’un premier roman qu’il est autobiographique, qu’est-ce qu’il y a de Catherine Blondeau dans Débutants ?

Un regard posé sur le monde. Je n’ai rien à voir avec les personnages du roman mais j’ai cette passion pour les histoires des autres. Le personnage le plus proche de moi, c’est Peter, le plus neutre.

“J'ai cette passion pour les histoires des autres.”

D’où vient ce regard sur le monde…

Les postes à l’étranger, à Johannesbourg et Varsovie, m’ont énormément marquée. Une autre personne est née. J’ai pris conscience de la diversité et de la complexité du monde. Comme si ça avait affûté mon regard car rien ne m’y était familier. Ça a complètement aiguisé cette posture d’observatrice et, dès que je peux, je me mets en situation d’écouter les histoires des gens.


Débutants est un roman engagé du côté des minorités, de la liberté et de l’ouverture à l’autre…

La vie m’a fait prendre conscience de l’irréductible multiplicité du monde. Moi, petite fille de province, quand je me suis retrouvée à Johannesburg, je me demandais si, dans leur petit pavillon en Normandie, mes parents vivaient dans le même monde. J’ai découvert ce que l’homme fait de meilleur et de pire. Et parfois, il s’agit de la même personne.


Le mal est en effet très présent dans le roman…

Il y a des monstres, des criminels par accident, des circonstances qui génèrent des comportements violents et, en même temps, ce sont des personnages qu’on a envie d’aimer. J’ai voulu que l’écume du mal soit là ainsi que l’incapacité à accepter que l’autre ne soit pas comme soi. Mais ça reste une écume, la puissance vitale est toujours plus forte.


Il y a dans Débutants une vraie envie de faire découvrir l’Histoire qui n’est pas toujours celle qu’on nous a racontée…

Avec le fait que j’ai voulu qu’un Noir sud-africain évoque l’Histoire de l’humanité là où elle est toujours racontée par les Blancs. Mais j’ai aussi voulu évoquer les émeutes de Brixton à Londres et faire découvrir des épisodes qui ne sont pas connus de notre Histoire. Personne ou presque ne sait ce qui est arrivé aux Polonais naturalisés français qui sont retournés chez eux à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et que sait-on des conséquences de l’Apartheid ?


D’une manière générale, vous donnez la parole à ceux qui ne l’ont pas…

C’est la fiction qui le permet. J’ai veillé à ce qu’aucun personnage ne soit ridicule. Je me garde de tout mépris. Ce qui fait un être humain, ça n’est pas le savoir mais la capacité d’empathie. Je préfère cent fois passer une journée avec un cantonnier gentil qu’avec un savant arrogant. J’ai envie de partager ce que la vie m’a appris.


Débutants contient beaucoup de scènes d’amour et de sexe qui ne manquent jamais d’images…

C’est très agréable à écrire, amusant même. Il y a du sexe car c’est aussi l’un des sujets du livre… Eros et Thanathos. Mes personnages sont en quête d’humanité, comme les premiers hommes dans les grottes préhistoriques. Visiter ces grottes renvoie à la question de l’être humain. On se dit immédiatement qu’ils étaient comme nous. N’est pas sauvage qui on croit !


Les couples du roman ont du mal avec le temps… Qu’est-ce que vous reprochez au couple ?

Rien. Tant mieux pour ceux chez qui ça marche. Ça n’est pas une prise de position mais, autour de moi, j’observe des arrangements. L’amour n’est pas forcément où l’on croit. Parfois il y en a dans les couples installés. Parfois, il est ailleurs. Nous sommes tous en quête d’amour. Dans Débutants, il y a deux couples plus classiques : le brigadier et le directeur de musée. Il faut bien voir que je parle du couple à une époque.


Le roman regorge d’humour, ce qui permet de balancer quelques vérités bien senties…

L’humour fait partie de la grandeur de l’être humain. Il me semble que l’humour peut venir de la pudeur. Il y a une forme de pudeur à faire des pirouettes avec ce qui nous arrive de plus grave. Rire ensemble cimente des liens très forts : quelqu’un avec qui on a eu un fou rire, on s’en souvient. En amour, quand on commence à rire ensemble, ça devient plus beau.


“Nous ne sommes pas encore sortis de l'enfance et nous avons tout à apprendre.”

Quels sont les écrivains qui vous inspirent ?

Je suis agrégée de lettres : je connais mes classiques mais ce ne sont pas ceux qui m’inspirent. Je cite Duras et j’aime les contemporains, français et étrangers. Mathieu Riboulet, Alice Zeniter (L’Art de perdre), la Sicilienne Goliarda Sapienza (L’art de la joie), l’Israélien David Grossman, James Joyce. La Tache de Philip Roth est pour moi un roman fondateur. Des Africains et Caribéens : Sony Labou Tansi (Congo Brazzaville), Nuruddin Farah (Somalie). Je ne suis pas très autofiction, j’aime la grande littérature épique.


D’où vient ce sens de la narration ? Cette capacité à nous embarquer aussi bien dans l’archéologie qu’en Pologne, en Dordogne ou dans les nuits londoniennes…

Le théâtre m’aide beaucoup. Voir autant de spectacles développe le sens de la dramaturgie. C’est un peu ma grammaire. Ma langue s’affine au fur et à mesure mais mon premier talent, c’est le montage. Je ne me laisse pas porter par ma langue : elle vient en support d’une scène. Je ne suis pas de ces écrivains qui écrivent d’abord pour la langue. Mes films préférés sont des films à scénarios et ma littérature est une littérature du contenu.


Dans la vie, la liberté coûte-t-elle aussi cher que dans votre roman ?

Les sociétés contemporaines sont de plus en plus radicales et de moins en moins permissives. Si on se penche sur ces dernières années, La Manif pour tous, par exemple, m’a autant choquée que les attentats. C’est terrible de voir jusqu’où peut aller la détestation. J’ai voulu rendre compte de cette atmosphère de violence latente.


Où est l’espoir ?

Dans le titre Débutants et dans la vitalité résiliente des personnages. Nous ne sommes pas encore sortis de l’enfance et nous avons tout à apprendre. Alors, il faut arrêter de nous prendre pour des cadors. Tout est à réinventer et il y a du travail !…


Catherine Blondeau, Débutants, Mémoire d’encrier.

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Illustration
© Alexia Moutel

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