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Claude Lévêque, l'être et le néon


Interview / Patrick Thibault * Portrait / Elie Morin Publié dans le magazine Kostar n°48 - décembre 2015-janvier 2016

L’inventaire des sculptures du Frac Pays de la Loire a ramené Claude Lévêque en région. C’est l’occasion de faire un point avec l’artiste qui a représenté la France à Venise en 2009 et pour qui Le grand soir n’est jamais terminé. Outre l’expo du Frac, il est actuellement au Louvre, sur le fronton du Théâtre de l’Odéon…


La nuit qui nous réunit, c’est donc une œuvre qui nous ramène aux années 80…

En entrant dans la salle, j’ai ressenti fortement l’ambiance de ces années. C’était pour moi un travail sur mon enfance, une œuvre visuelle et sonore présentée à Fontevraud en 1984. Une œuvre emblématique de mon travail qui est souvent lié au temps qui passe.


C’est curieux ce que vous dites parce que j’ai toujours eu l’impression que chacune de vos œuvres est aussi très liée au temps présent…

Disons que mon travail est lié aux temporalités. Le mouvement du temps, c’est bien un constat. Le temps présent, sur certains sujets de la réalité, peut-être mais quand on avance en âge, on a d’autres préoccupations.


Vos néons, par exemple, c’est toujours dans l’époque…

Oui Le réveil de la jeunesse empoisonnée ou en ce moment sur le toit du Théâtre de l’Odéon, The world is yours d’après la citation de Scarface. Je suis revenu aux objets récupérés, auxquels j’ajoute des inscriptions néons ou des formes néons. Ce sont des histoires qui se jouent avec des choix d’objets.


Vous êtes dans une actualité parisienne particulièrement riche avec le Louvre…

Au Louvre, je suis dans la deuxième partie. C’est la suite de l’éclair pour la Pyramide qui joue sur l’Histoire telle que je me la suis imaginée du château de Charles V, en traversant les collections, des représentations diverses. J’ai voulu un univers avec des objets d’aujourd’hui, mais c’est un regard sur les collections assez détaché. Un parcours promenade.

“Mon travail est lié aux temporalités.”

C’est une appréhension, au départ de s’attaquer au Louvre ?

C’est contraignant, c’est très chargé. J’ai écarté l’idée d’être inscrit dans le Louvre, puisque ça ne présente pas les artistes d’aujourd’hui. Ce n’est pas un lieu comme un autre loin de là, mais c’est un lieu qui amène des questions différentes comme tout lieu. Pour moi, c’est un lieu de l’enfance où j’allais avec ma mère. Ce n’est pas facile. Il a surtout fallu maîtriser des impulsions.


Comment réussissez-vous à vous renouveler avec les mêmes procédés ?

La lumière est sujette à des évocations, à des tas de métamorphoses. Je joue avec la lumière et le son, mais les lieux sont toujours différents, les contextes aussi. Au Louvre, j’ai traversé la partie moyenâgeuse en ajoutant des barricades de chaises comme des éléments de bataille. Je suis allé jusqu’au sphynx que j’ai un peu customisé. C’est du in situ. À Fontevraud, Mort en été, c’est lié à l’histoire de l’abbaye, à la mémoire, à la Loire.


Vous imaginez quel artiste vous auriez été avant l’électricité ?

Je ne sais pas, j’aurais fait de la peinture. Mon travail visuel est assez proche de la peinture. En trois dimensions, il est lié au corps, au déplacement. Aux questions qu’on se pose.


Vous vous posez toujours beaucoup de questions dans votre travail…

Il y a des choses qui viennent très vite. Parfois moins. Au Louvre, j’ai vécu le projet comme une résidence. Avec l’élaboration de l’éclair pour la Pyramide, puis la partie sur les origines. Dans cet univers minéral très fort avec ces remparts, ça a été assez long pour construire au plus juste.


Lorsque l’art contemporain est décrié, votre travail avec la lumière apparaît vite fédérateur, c’est une préoccupation ou c’est naturel ?

On va plutôt dire que c’est naturel. Je ne fais pas de l’événementiel.


Je n’ai pas dit que vous faisiez de l’événementiel…

C’est mon récit, mon vocabulaire. La lumière et le son sont vite attractifs. Ils rendent les choses moins raides. Ce débat sur l’art contemporain est un vieux débat réactionnaire. On sait bien que l’art contemporain interroge sur l’époque. Pas mal de jeunes peuvent avoir accès par le milieu scolaire. Leur monde, c’est bien de ça dont on parle. La question sur le beau, le joli, la laideur… Bien sûr, il y a la vague conceptuelle minimale des années 70, liée à une méthode, une théorie. J’en suis l’héritier aussi.

“Ce débat sur l'art contemporain est un vieux débat réactionnaire.”

Les Frac prennent part au débat…

Je ne dis pas ça parce que j'y suis aujourd’hui, mais les Frac, ça a été une révolution. Là où il n’y avait rien en province, on a mis de l’art contemporain. Ils ont des pièces majeures. C’est un bien public.


Il faut donc le rendre toujours plus accessible…

Mais il ne faut pas que ce soit du prêt à consommer. Plein de gens pratiquent l’événementiel pour que l’art soit accessible. C’est du cirque tout ça. Faut rentrer dedans !


Vous avez toujours une vraie liberté de parole et des commandes publiques, c’est une exception française…

On a en France un privilège d’avoir tous ces soutiens. C’est très décrié mais ça fait exister tant d’artistes. Ça permet de faire émerger toutes sortes de tendances. L’art n’appartient pas qu’au marché mais j’appartiens au marché aussi car beaucoup de collectionneurs m’achètent. Je me sens très libre. Il y a aussi une liberté qu’on a pas dans d’autres formes d’expression. On ne va pas visiter une expo comme on va au théâtre ou au cinéma.


Quel regard portez-vous sur la politique culturelle du gouvernement actuel ?

Je ne me suis pas attardé là-dessus. Je pense qu’ils n’ont pas plus d’idées pour la culture que pour le reste. On est passé à une autre époque. Je ne crois pas que ce soit des gens qui s’intéressent à l’art. Je ne connais pas ces gens-là.


Quelles idées pourrait-on leur donner ?

Il y avait toujours à gauche l'idée de rendre social les langages : lire, écrire, la musique… Il y aurait tant de projets à réaliser. Les Frac, par exemple, sont des outils formidables. Ça aurait pu fédérer. La question de l’éducation, de l’école d’art, reste posée. C’est un régime de gestion comptable et libéral. Il n’y a même plus de politiques puisqu’il n’y a plus d’idéaux. Des rapports d’initiés qui s’arrangent entre eux.


Quels sont vos projets ou envies ?

C’est un peu plus calme et je ne veux jamais trop en parler. Dès que je peux, je reviens à des petites pièces pour échapper aux commandes in situ. J’essaie de me détacher de ça pour me recentrer sur mon univers avec des néons sur des éléments que je récupère près de chez moi. Je ne me restreins pas, l’aspect relationnel joue beaucoup. Je ne veux pas toujours intervenir sur les mêmes types d’espaces, ça me permet d’évoluer.


Ouverture pour inventaire (2)


Sous le plus grand chapiteau du monde (partie 2), 2015. Dispositif in situ, fossés du Louvre médiéval, Musée du Louvre, Paris. Néon mauve, dessin Romaric Etienne. Paravents de voilages, chaises de jardin, projecteurs à découpe, ventilateurs. Diffusion sonore : vibrations de guitare. Conception sonore en collaboration avec Gerome Nox. Photo Julie Joubert © ADAGP Claude Lévêque. Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris

Claude Lévêque, La nuit, 1984 (détail). Œuvre de la collection du Frac des Pays de la Loire acquise en 1995. Cliché Tomas Soucek.

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Illustration
© Alexia Moutel

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