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Claude Viallat : “J’ai une liberté absolue”


Interview Marie Groneau et Patrick Thibault * Photo / C. Clos Publié dans le magazine Kostar n°45 - avril-mai 2015


Il utilise depuis 1966 le même système d’empreintes couleurs qu’il reproduit sur des tissus qui ont souvent une histoire. À l’occasion de son exposition installation pour la Chapelle de l’Oratoire à Nantes, rencontre avec Claude Viallat qui dialogue avec le lieu et continue d’interroger la peinture.

Comment avez-vous appréhendé l’exposition dans un lieu aussi chargé que la Chapelle de l’Oratoire ?

Le choix des pièces a été fait pour la Chapelle. L’exposition a été travaillée en formes et contre-formes. Ça dialogue aussi avec l’architecture, des cercles, des moulures qui tombent bien. On peut voir la manière de travailler les diagonales, un filet en plafond. On a essayé d’occuper le lieu de la manière la plus ludique et la plus intéressante.


Comment avez-vous accueilli l’idée d’une exposition sur le thème de la mer ?

Nantes est une ville portuaire. Blandine Chavanne a donc pensé que le côté marin était important, avec tout ce qui concernait la marine, les filets, les nœuds. J’aime l’idée d’un dialogue non seulement avec le lieu mais aussi l’histoire de la ville.


Quelles sont les tissus que vous aimez le plus travailler ?

Je travaille sur des supports que l’on achète pour moi, que l’on me donne ou que je récupère. Il y a une part de provocation chez mon assistant qui va choisir les tissus qui me poseront le plus de problèmes. Parfois baroques ou folâtres, des impressions pop, des répétitions à la Warhol. Parfois, je ne sais pas par quel bout les prendre. J’essaie.


Y a-t-il une évolution dans votre palette de couleurs depuis les années 60 ?

Je ne suis pas certain. Je ne suis pas quelqu’un qui va chercher à accorder des couleurs d’une manière très suave. Je n’ai pas d’affect par rapport à la couleur. Je m’en sers en tant que marquant et matière. Je fais un travail qui est le plus distancié possible. Si j’avais un affect, j’aurais une symbolique attachée à la couleur.


“J’aime l’idée d’une peinture qu’on emporte avec soi, pas lourde et la plus mobile possible.”

Il y a néanmoins ce jeu avec le tissu qui a ses propres couleurs…

Si le support que l’on me donne a des données colorées, très flashy, je vais effectivement travailler de manière à ce que la forme joue à parité ou s’incruste, la manière dont la couleur de la forme joue avec le tissu. Mais c’est une question de valeur et d’intensité de couleur plutôt que de gammes colorées.


Comment appréhendez-vous une nouvelle œuvre ?

Je n’ai pas d’a priori : je pose une toile au sol et je regarde. J’aime que les choses se court-circuitent. Je raboute les pièces les plus éloignées possibles. J’aime que mon travail se ressource et se relance. C’est ce qui me meut. Comme un apprentissage constant.


L’apprentissage d’une peinture nomade…

J’aime l’idée d’une peinture qu’on emporte avec soi, pas lourde et la plus mobile possible. Qu’elle soit relativement fragile, avec de la couleur qui ne soit pas faite pour durer irrémédiablement. Comme du linge maison.


À quoi ressemble votre atelier ?

Le centre est dégagé. Il y a un grand plastique au sol et des piles de toiles autour. Ce travail sur le plastique renvoie la couleur dans la toile, la fait capillariser ou la lustre au dos. Le plastique se charge de couleur, va récupérer la couleur déjà séchée sur le plastique. Je travaille beaucoup recto verso.


“La difficulté est de faire que ce qui est nécessaire. Plus on a de liberté, plus il faut la réguler, la restreindre.”

Dans quel état d’esprit arrivez-vous à l’atelier ?

Sans idée préconçue. Mes décisions sont rapides. Je peux commencer à faire un objet, j’apprends toujours mon travail au fur et à mesure qu’il se fait. Je suis chaque fois presque émerveillé : le résultat n’était pas du tout prévu. Le soir, je me remémore. J’aime voir les connections pour recommencer de la manière la plus vierge qui soit le lendemain.


On connaît vos toiles tendues mais l’expo montre à quel point la matière, les filets, les cordes sont très présents dans votre œuvre…

Je mène toujours les choses de front. Je fais des filets, des cordes, des cerceaux, des tauromachies. La quotidienneté fait que ça se répercute en spirale. Mais un marchand me demande des toiles. Il hésite à montrer des nœuds.


Pourquoi parlez vous autant de l’influence de Matisse, Picasso et Chabaud sur votre travail alors qu’il est très personnel ?

Chacun de nous a ses points d’ancrage. Ces trois artistes m’ont donné chacun un moyen d’acquérir la liberté.


Ce qui caractérise votre travail, c’est la quête de la liberté avec la déconstruction de la toile, la rupture avec le chassis. Mais avec le développement de votre système d’empreintes, avez-vous toujours cette liberté ?

J’ai une liberté absolue. Pour le peintre, la difficulté, ce n’est pas de faire. Le peintre peut tout faire. La difficulté est de faire que ce qui est nécessaire. Plus on a de liberté, plus il faut la réguler, la restreindre. Autrement dit, je ne sais pas ce que je vais faire, mais je sais ce que je ne veux pas faire.


Vous continuez donc d’interroger la peinture…

Oui, c’est le questionnement de la peinture qui m’intéresse. L’image et la représentation n’ont pas d’intérêt pour moi. Même sur les tauromachies, je suis sur de la représentation très serrée. Et c’est quand même un questionnement sur la peinture.


“Je suis attaché à l’idée qu’aujourd’hui encore la création n’est pas une histoire de technique et d’argent.”

D’où vous vient cette passion de la tauromachie ?

C’est ma culture, mes racines. Je suis de Nîmes où la culture du taureau est ancestrale. C’est un monde codifié qui va avec le fait que je suis un grand collectionneur d’imageries populaires et de BD. Ça fait partie de mon quotidien. J’essaie de le tenir à distance.


Que dites-vous à ceux qui pensent que ce n’est plus politiquement correct ?

C’est leur problème, la guerre n’est pas du tout politiquement correcte ! Un taureau de combat a la chance de vivre mieux qu’un taureau d’embouche. C’est peut être la seule représentation culturelle où la mort soit mise en scène, appréhendée directement et vous questionne.


Les jeunes artistes vous intéressent-ils ?

Je suis curieux, mais pas trop de ceux qui font des images. Je pense qu’il y a des moyens très simples de travailler. Remplacer le crayon par un appareil photo, c’est remplacer le crayon par la machine. Je ne vois pas pourquoi on enlèverait le crayon. Je suis attaché à l’idée qu’aujourd’hui encore la création n’est pas une histoire de technique et d’argent.


Au-delà de l’artiste, on sent chez vous une démarche d’artiste artisan…

Pas un artisan habile alors, plutôt maladroit. Et cette maladresse, je m’en sers. J’ai tendance à tourner tout ce qui est négatif en positif.

Illustration
© Elly Olman

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