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Grasset

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Dominique A, A majuscule


Interview / Matthieu Chauveau * Photos / Philippe Lebruman Publié dans le magazine Kostar n°63 - décembre 2018-janvier 2019



Deux albums sortis à six mois d'intervalle suivis de deux tournées, un livre qui fait le point sur un parcours sans faute (Ma vie en morceaux chez Flammarion). En 2018, Dominique A chante La Fragilité mais fête ses 50 printemps avec force. Tout en semblant prendre un nouveau départ sans se trahir, à l'image de son retour à Nantes trois décennies après y avoir débuté sa carrière. Rencontre avec l'éternel chef de file de la "nouvelle" scène française.

Deux albums coup sur coup, est-ce que c’était pour casser la routine ?

Un peu, oui. Il y avait cette envie de faire deux tournées différentes : l'une en groupe pour les salles rock et l'autre en solo pour les théâtres. De là est venue l'idée de deux répertoires distincts. Je me disais aussi que dans un contexte de disparition de l'objet disque, c'était une façon originale, en cassant les codes, de continuer à en produire avant que la messe soit vraiment dite.


Derrière les apparences, l'électrique Toute Latitude et l'acoustique La Fragilité ne sont-il pas des albums liés par leurs thématiques ?

Ils ont été écrits en même temps et j'ai l'impression que j'établis des ponts entre chacun de mes disques. C'est aussi le cas entre La Fragilité, Éléor et La Fossette. Il est évident qu'aucun disque n'est totalement isolé, notamment quand tu commences à en avoir cinq ou six au compteur et que tu as un peu défriché le terrain. Me concernant, c'est à partir de L'Horizon en 2006 que j'ai senti qu'un truc se dessinait vraiment, et que j'allais d'une certaine manière commencer à me répéter. Qu'en connaissance de cause, je pouvais faire que les disques se répondent les uns aux autres.


Vous répéter, pas tant que ça, puisque que des chansons comme Corps de ferme à l'abandon ou Le grand silence des campagnes évoquent la ruralité d'une manière réaliste assez inédite chez vous…

Oui et non. Au début, on a pu m'associer au cliché de la chanson d'appartement. Mais rapidement, des chansons qui ont eu trait à des environnements naturels. Là, c'est plus marqué mais il est clair qu'un titre comme Close West, sur Vers les lueurs, faisait déjà écho aux deux chansons citées. J'aime bien parler de la campagne avec des instruments électriques, des arrangements très tendus, urbains, comme dans Corps de ferme à l'abandon. Faire se confronter le propos avec une musique qui a priori n'est pas faite pour évoquer ces choses-là.

“Je suis toujours sidéré à l'idée que les gens aient envie de vivre à Paris !”

Ce thème de la ruralité est-il à mettre en lien avec votre retour à Nantes ?

Je ne sais pas. J'avais surtout le sentiment que c'était des choses assez peu abordées en chanson, ou alors sous un angle pastoral, folk, et que ça pouvait être intéressant de les détourner pour aller sur des terrains un peu neufs. Ça répond aussi à un trait d'époque puisque dans d'autres domaines artistiques, dans le cinéma ou le polar, pas mal d'œuvres prennent la cambrousse comme cadre pour développer des intrigues. J'ai l'impression que je participe de ça, comme si on avait une sensation de manque par rapport à toute une portion du territoire peu évoquée.


Vous auriez pu vous installer à Paris comme beaucoup d'artistes…

Je suis toujours sidéré à l'idée que les gens aient envie de vivre à Paris ! J'adore passer du temps là-bas, mais le contraste entre la magnificence de la ville et la pauvreté qui s'y déploie est beaucoup trop violent. Vivre dans une ville pareille avec des rapports humains aussi tendus, pour moi, c'est une aberration.


Justement vous avez l'air de plus en plus concerné par l'état du monde. Notamment depuis Rendez-nous la lumière en 2012…

Avec ce titre, je me suis fait un peu déborder. Je ne me rendais pas compte à quel point j'allais vers quelque chose de nouveau. Sur le coup, j'avais l'impression d'enfoncer des portes ouvertes et, en même temps, j'en avais marre de tourner autour du pot et d'être dans un certain détachement. Avant, je me laissais porter par des images. Il y avait déjà une forme de colère mais un peu tapie en moi. Elle s'exprimait peut-être physiquement sur scène mais n'était pas en rapport avec un propos.


Vous avez longtemps été le symbole d'une certaine chanson alternative. Est-ce toujours le cas ?

Disons que je me sens un peu comme un vieux meuble, une armoire normande. Ce qui me rassure, c'est que je reste ouvert musicalement et que je continue à aimer de nouvelles choses. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de développer mon propos musical et textuel en restant pertinent mais j'ai bien conscience de ne pas incarner l'avant-garde. En quelque sorte, des gens comme moi se sont “Thiéfainisés”. C'est inévitable au bout d'un moment. C'est une autre période mais ce sont des carrières pas si éloignées dans la mesure où aujourd'hui Thiéfaine est installé après avoir été longtemps dans la marge.


Vous avez récemment repris Cabrel et, il y a quelques années, écrit pour Calogero. La variété vous fait-elle de moins en moins peur ?

J'ai toujours trouvé ce terme bizarre. Je vois à quoi ça correspond musicalement mais je ne comprends pas pourquoi on a utilisé ce mot. Souvent, la caractéristique de la variété est justement de ne pas être très variée ! En 1993, je reprenais déjà Christophe et à l'époque, c'était loin d'être une icône. C'était plutôt le chanteur ringard d'Aline. J'aime les belles chansons populaires mais la variété renvoie toujours à des codes un peu honteux. Des codes de séduction que j'ai toujours plutôt rejetés. Je peux aimer des morceaux dits de variété comme tout un chacun et écraser une petite larme sur une chanson de Dave mais ce n'est pas un truc que je revendique (sourire).

“J'ai bien conscience de ne pas incarner l'avant-garde.”

Quel regard portez-vous sur le Dominique A jeune, dont on peut découvrir la chambre dans l'expo sur le rock nantais ?

Un regard plutôt bienveillant. C'était une époque ou j'étais assez inconscient de tout. J'étais déterminé sur ce que j'avais envie de faire et j'y suis arrivé avec La Faussette. Je suis assez fier d'avoir tenu bon et de ne pas avoir transigé sur le fait de sortir un disque avec un son aussi aride. Parce que finalement, ce qui a marqué, c'est l'arrivée de ce son-là, qui répondait en temps réel à la lo-fi américaine. Un marqueur de l'époque, c'est aussi qu'on nous laissait du temps pour commettre beaucoup d'erreurs et développer une forme d'amateurisme qui aujourd'hui serait complètement inconcevable. Les musiques qui nous parviennent maintenant, même le pire truc, il est carré, bien produit.


Enregistrer chez vous à Trentemoult, est-ce que c’était pour retrouver ça ?

J'ai toujours aimé l'enregistrement domestique. Là, je me suis équipé d'un 8 pistes, qui implique de faire des choix draconiens en termes d'arrangements, de ne pas être tenté de charger la mule. De faire en sorte que chaque enluminure corresponde à un besoin précis. Cela permet aussi une forme de lâcher-prise lié au fait qu'il n'y a personne pour m'écouter ou me juger en direct. Qu'on le veuille ou non, en studio, il y a toujours l'idée de performance. Là, cela se jouait entre moi et moi, avec le charme des premières prises.


Entre vous et vous mais aussi entre vous et la Loire, puisque votre maison donne directement dessus…

Oui, mais c'est sous les toits, donc quand j'enregistre, j'ai surtout un mur blanc en face de moi. Les images sont internes mais la Loire est là, c'est sûr. Je la sens. Il y a un cadre (sourire). D'ailleurs, quand j'arrive dans un nouveau lieu de vie, c'est toujours ce qui m'inquiète : est-ce que l'endroit où je vais vivre va être inspirant ? On ne sait jamais… Là, je crois que je suis rassuré.


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