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Jean Blaise : “Montrer ce qu’il y a de mieux à Nantes, sa créativité”



Interview par Patrick Thibault * Photo /Arnaud Baraer pour Kostar

Publié dans le magazine Kostar n°29 - février-mars 2012


Nantes affiche sa volonté d’être «la» destination 2012 de la culture. À l’heure où l’on dit tout et n’importe quoi sur les projets qui seront, ou ne seront pas, du Voyage à Nantes événement, rencontre avec Jean Blaise, à la tête de la superstructure qui réunit Office de Tourisme et équipements touristico-culturels.


Comment êtes-vous passé de la culture au tourisme culturel ?

À partir de 2007, quand des projets et objets à vocation touristique naissent avec l’ouverture du Château, Estuaire, les Machines de l’île…, on se rend compte qu’il y a là le début d’une force culturelle et touristique à Nantes. Une véritable attractivité se développe. Ce n’est pas encore la ruée vers l’Ouest, mais on sent qu’on peut faire valoir ça à l’international et qu’il y a des retombées économiques à la clé. Quand le Maire commence à se dire qu’il faut mutualiser ce qui est culturel et touristique, ça m’intéresse.


Faut-il que la culture soit toujours un facteur de développement économique ?

La culture, c’est un bien commun d’intérêt général offert à tout le monde et, si possible, en s’approchant de la gratuité. Mais la démocratisation culturelle d’après guerre n’a pas progressé. Les équipements oui, mais est-ce que le public a progressé ? On sait que les équipements culturels ne touchent pas 10 % de la population. Or, la visite du Louvre engendre une nuitée supplémentaire. Chaque ville veut profiter de ce phénomène.


C’est là qu’arrivent vos détracteurs…

Contrairement à ce que disent nos détracteurs, c’est naturel d’avoir envie de voyager et de faire connaître ce qu’on aime. Ce n’est pas qu’une question d’exotisme, terme qui, pour moi, n’est d’ailleurs pas péjoratif. Le seul danger, c’est la vulgarité. Créer des choses fausses juste pour attirer. Créer du spectacle uniquement pour attirer.


“Le seul danger, c'est la vulgarité. Créer des choses fausses juste pour attirer.”

À qui pensez-vous ?

Je pense à Disney. Quand on pense qu’il y a des étrangers qui ne viennent en France que pour Disney, sans même aller à Paris. Nous sommes à l’opposé.


Nantes est-elle déjà une capitale européenne de la culture ?

Je pense qu’elle l’est déjà. Si on additionne toutes les propositions artistiques, on est l’une des villes les plus culturelles de France et donc d’Europe. Et on le démontre aisément. Nous avons la troupe de théâtre de rue la plus importante d’Europe avec Royal de Luxe, le plus grand festival de musique classique en France avec La Folle journée, la scène nationale la plus atypique avec LU, une scène de musique actuelle assez extraordinaire avec Stereolux. Le Château est l’un des trois principaux musées d’Histoire en France. Les Machines qui sont autre chose qu’un parc d’attraction, le Mémorial qui va ouvrir, confié à un artiste… Et tout ça va continuer. Après restauration du Musée des beaux-arts, nous aurons bien l’un des plus grands musées d’art français.


Pour autant, on ne peut pas dire que les Européens le savent…

On peut même dire que quasiment tous les Européens ne le savent pas. Et bien, nous allons le faire savoir. Il faut communiquer ça sur une addition de choses diverses. Ce qui doit nous guider, c’est l’exigence, à chaque fois, le meilleur niveau dans sa catégorie. Il ne s’agit pas d’être laudatif. Tout ça est remarquable, mais on a aussi des handicaps.


Quels sont ces handicaps ?

Par exemple, on me reproche de dire que Nantes n’a pas de patrimoine. Je ne dis pas ça. Je dis que Nantes à des faiblesses par rapport à Bordeaux, Strasbourg ou Lille. Je ne parle même pas de Paris qui est hors catégorie. Il nous faut faire avec et montrer ce qu’il y a de mieux à Nantes, c’est à dire sa créativité.

On n’aurait pas tendance à Nantes à faire la leçon, à dire qu’on est meilleurs qu’ailleurs ?

On n’est pas meilleur, mais on est différent.


Mais dans chaque ville, on est différent…

… Oui sans doute, mais il y a à Nantes des phénomènes qui se sont produits. Quelles sont les villes qui ont une telle constance dans une politique culturelle forte ? Pour les Nantais et au-delà. C’est très cohérent a posteriori. Il y a aussi une singularité, une culture du décalage.


“Je pense mettre en œuvre une pensée de l'action culturelle. Ce qui m'anime depuis toujours, c'est la question du rapprochement de l'art et du public.”

Et c’est là que les détracteurs refont surface considérant que tout ce qui était en décalage à été officialisé et s’est donc aseptisé…

Pffffff. Je ne suis plus directeur du lieu unique et c’est très bien pour LU. Les gens passent. Le quartier de la création est aussi une très belle idée, un terreau fertile. Nantes peut aujourd’hui toucher les dividendes d’investissements faits à long terme. Il y a aussi une autre approche. Comme Bilbao, Valence ou Metz où les villes se recréent autour d’un musée. Pourquoi bouder son plaisir.


Et les artistes dans tout ça ?

Les artistes sont la base. Sans eux, il n’y a rien. Nous allons arrêter Estuaire en tant que biennale, mais continuer la démarche. L’artiste doit s’infiltrer dans la ville. L’art doit sortir des lieux. Attention, je ne veux pas dire qu’il faut fermer les lieux. Mais l’art dans l’espace public, c’est fondamental. Prenons l’exemple de Buren, voilà une œuvre que tous les Nantais ont vue. Beaucoup ne savent pas qui est Buren et ne poursuivent pas cette curiosité, mais ça forge les sensibilités.


Pourquoi arrêter Estuaire qui est un parcours cohérent sur un territoire et qui installe des œuvres pérennes ?

L’événement va disparaître, mais le monument va s’enrichir au gré des aménagements. Que ce soit dans le public ou dans le privé. Ce qui m’intéresse, c’est que des artistes s’intéressent aux questions d’hébergement, de signalétique et de mobilier urbain. Tout en ne créant pas un décor. Il faut qu’on réussisse à faire entrer les artistes dans les plis de la ville.


Nantes a-t-elle les moyens de cette ambition ?

Nantes s’est donnée les moyens. La démarche que je porte est engagée pour dix ans.


Quelles sont les villes du monde les plus originales en matière de dynamisme touristique et culturel ?

Pour moi, c’est New York, mais ils n’ont pas fait exprès. Il n’y a même pas de politique culturelle voulue et avancée. Ensuite, il y a Paris avec tous ses musées et galeries. Et Bâle grâce aux financements privés pour l’art contemporain. Beaucoup de villes existent par elles-mêmes. Nous avons eu cette attractivité du port de Nantes. Mais nous sommes dans une ville qui a été en partie effacée. C’est la faute à l’Histoire, aux comblements, aux bombardements. Je paraphrase souvent Julien Gracq à l’envers en disant que la ville a été déformée.


Vous misez beaucoup sur l’île de Nantes ?

En effet, il faut miser sur l’île de Nantes qui est un cas d’école en matière d’aménagement urbanistique. Il y a une vraie ligne qui se dessine. Et c’est bien là qu’on saisit le passage du passé à l’avenir.


Alors qu’est-ce qui va se passer dans le Voyage à Nantes événement ?

Nous allons montrer les richesses de la ville. Le Voyage à Nantes, c’est un parcours à faire en deux jours car il fait une dizaine de kilomètres. En le suivant, on n’aura rien raté de la ville et on aura la vision d’une ville incroyable. Comme si on avait fait un film. Alors bien sûr, on va me dire où est la poésie puisque c’est imposé. C’est une forme de mise en scène de la ville. C’est parfois très simple. Par exemple, le joyau de la cathédrale, c’est le tombeau de François II. Et bien on va construire une passerelle pour le voir d’en haut et l’éclairer pour le mettre en valeur. On va rouvrir le dernier étage de la tour Bretagne. Après le musée d’Histoire, c’est le meilleur moyen pour comprendre la géographie et les mutations de la ville.


“Il faut qu'on réussisse à faire entrer les artistes dans les plis de la ville.”

L’événement, ça correspond aux trois coups de la nouvelle dynamique ?

C’est l’ouverture de quelque chose qui doit durer dix ans. C’est un peu la démarche d’Estuaire. C’est le début d’une prise en compte de l’espace public. On va utiliser l’événement pour un projet durable. Car Estuaire commence à m’intéresser à la fin de la troisième biennale.


Quel en est le véritable objectif ?

L’objectif, c’est de vérifier que le cinéma qu’on se fait dans notre tête va rejoindre la réalité. On ne sait jamais à l’avance si ce qui nous intéresse intéressera les autres. Est-ce que ça va prendre ? Je pense que oui. Il nous faut faire prendre conscience aux Nantais de la richesse de leur ville car ils en sont les ambassadeurs.


Quel est le plus grand risque ?

C’est qu’on dise bof, c’est pas terrible. Ce risque est limité car il y aura des choses évidentes. Je pense que ça va pulser mais rien n’est jamais acquis.


Vous parlez d’une démarche qui doit durer dix ans mais l’événement ne dure que deux mois…

Il y a d’abord un parcours autour de ce qui existe déjà et qu’on met en valeur. On va d’un lieu à un autre, de surprise en surprise. On va l’aménager au fil des ans en faisant attention à ce que ce soit poétique et sensible. On met dix ans, mais pour lancer on fait la fête pendant deux mois. On fait en sorte que cette ville soit curieuse. L’exposition de Roman Signer à la HAB Galerie, au Hangar à Bananes, ce sera un événement européen. Nous aurons aussi une superbe exposition de Fabrice Hyber à la chapelle de l’Oratoire.


L’objectif n’est-il pas de montrer une autre ville ?

Quand on vit dans une ville, on ne sait plus quelles sont ses richesses. Nous allons prendre du recul et être les visiteurs de notre propre ville. Je veux que les gens aient de Nantes l’image d’une ville d’ailleurs. C’est vraiment tout le contraire de ce qu’on nous reproche. On essaie de révéler la poésie. Ça ne veut pas dire qu’on réussira toujours.


Et côté spectacles ?

Il n’y a pas de spectacle, juste des lieux de musique. Nous ouvrons le carrousel des mondes marins, le Mémorial. Tout se fait dans l’idée d’une continuité, d’une permanence à long terme. Et c’est un parcours à taille humaine.


Était-il logique que vous terminiez votre parcours à ce poste ?

Pour moi oui. Je suis retourné dans la ville après être passé par un lieu. Je pense mettre en œuvre une pensée de l’action culturelle. Ce qui m’anime depuis toujours, c’est la question du rapprochement de l’art et du public. Comment on crée une maison de la culture qui n’en est pas une avec LU parce que c’est d’abord un lieu de vie, un lieu de réflexion sur l’art et l’individu. Je ne pourrais pas être à ce poste si je ne pouvais pas continuer à produire de l’art. La HAB Galerie, Estuaire, c’est très important. Il faut que ça me ramène à la poésie.