BANDEAU.jpg

MENU

Illustration
© Alexis
Grasset

Rechercher

La culture à l'épreuve de la crise


Texte et interview / Patrick Thibault

Publié dans le magazine Kostar n°72 - octobre-novembre 2020

Si tous les secteurs sont impactés par la crise de la Covid-19, la culture en est une victime dont on parle peu. Pourtant, elle a été stoppée la première et repartira probablement la dernière. À l’heure où les acteurs culturels essaient de se relever, nous avons voulu faire un point avec des élus en charge des politiques culturelles pour voir comment la culture pourrait rebondir.


Du désastre à la solidarité


« C’est un désastre », lance Jean-Michel Le Boulanger, vice-président culture à la Région Bretagne. « Nous sommes face à une crise sans précédent d’autant plus terrible que le problème est appelé à durer. Mais les forces de la vie et de la création doivent l’emporter. » Si elle fait le même constat, son homologue à la Région Pays de la Loire, Laurence Garnier, note que « la crise fait prendre conscience à tous que la culture – qui pouvait apparaître aux yeux de certains comme superflue – est essentielle ».

Pas question donc de se lamenter les bras croisés. Que ce soit à la tête des régions, des départements ou des villes, les collectivités ont voulu soutenir d’emblée les acteurs culturels. Elles ont, pour la plupart, décidé le maintien des subventions votées, que les spectacles ou concerts aient lieu ou pas. Les structures devaient reverser à l’ensemble de la filière, les intermittents, les entreprises, les chapiteaux… car « l’argent public devait servir à construire une chaine de solidarité », précise Jean-Michel Le Boulanger. Il y a eu aussi des plans d’urgence pour gérer, au cas par cas, les situations critiques.

Une mobilisation rapide


À Angers, Nicolas Dufetel, le nouvel adjoint à la culture, se félicite que, très tôt, les acteurs culturels se soient mis en capacité de présenter des spectacles dans le respect des consignes sanitaires. « Nous avons accompagné et soutenu fortement Thomas Jolly dans sa volonté de proposer sa saison Quai l’été. Noé Soulier, arrivé le 1er juillet à la tête du CNDC, a proposé un premier spectacle dès le mois d’août. Nous avons ouvert le théâtre municipal et proposé une programmation Angers au cœur de l’été. » À Nantes, Aymeric Seassau, nouvel adjoint à la culture également, explique qu’il était « essentiel de travailler à une forme de relance dès le déconfinement en remettant les artistes au travail et en amenant du public devant les propositions ». D’où la programmation de 200 événements, pour de petites jauges, bien territorialisées durant cet été nantais. Même volonté à Rennes où Benoit Careil insiste sur la nécessité « de déployer une offre culturelle notamment pour les plus précaires, enfermés dans leurs appartements ». Ainsi « l’opération plateaux solidaires a permis de mettre 10 salles à disposition de 35 compagnies avec un financement de la technique par la ville… et il y a eu une vraie mobilisation pour des propositions de convivialité dans le cadre d’Un été à Rennes ». « Le lien n’a jamais été rompu avec les acteurs », note Reza Salami à Brest : « Nous avons été la première ville de France à ouvrir les archives et sur cette lancée, nous avons ouvert les médiathèques et pu programmer 60 spectacles sur l’été pour montrer que la vie continue. »


Et maintenant ?


Pour Aymeric Seassau (Nantes), « l’ampleur de la crise est encore sous-estimée et les plans gouvernementaux sont sous-dimensionnés ». Reza Salami (Brest) considère, quant à lui, que les dégâts sont sous évalués : « Dans une France où 50 % des artistes vivent en dessous du seuil de pauvreté, il va nous falloir être mobilisés et extrêmement présents. » Pour Benoit Careil (Rennes), « l’objectif en cette rentrée, c’est maintenir l’emploi et les ressources culturelles sur le territoire, nous sommes soucieux de la cohésion sociale et du bien-être des habitants ». À Angers, Nicolas Dufetel insiste sur le fait que le service public a encore plus de sens dans le contexte actuel : « Nous devons être au taquet, nous engager pour l’intérêt général, faire preuve de beaucoup de souplesse face au flou des directives et à l’évolution de la situation. »

Laurence Garnier, à la Région pays de la Loire estime qu’il y a « le temps de l’urgence, le temps de la relance et celui du long terme. Nous devons être fortement mobilisés sur les trois ».



Quel budget pour la culture demain ?


Le nerf de la guerre, c’est bien évidemment les budgets. Or, chacune des collectivités approche de la fin d’année avec un casse-tête budgétaire à gérer. Dans ces conditions, peut-on être certains que les budgets consacrés à la culture ne seront pas impactés ? Les collectivités auront-elles toujours les moyens de soutenir aussi fortement la vie culturelle ? À l’évidence, on peut compter sur les élus en charge de la culture pour défendre leurs dossiers. « On garantit et on s’engage à maintenir les budgets culturels en 2021 », lance Benoit Careil, à Rennes. À Angers, Nicolas Dufetel rappelle que la culture est l’une des priorités du mandat. Pour Aymeric Seassau, à Nantes, « on est sur des mesures de survies, en 2021, il nous faudra travailler et financer les mesures qui permettront de voir l’avenir avec sérénité ». « Nous ne pouvons pas imaginer un seul instant que le budget de la culture soit réduit », insiste l’adjoint à la culture de Brest : « La culture est un bien commun qui fait civilisation. Notre société ne peut tout simplement pas se priver de sa raison d’être. » S’ils savent que la crise va impacter fortement le mandat qui vient de commencer, les adjoints à la culture maintiennent leur ambition de pouvoir réaliser le programme sur lequel ils ont été élus, avec parfois la mise en place de nouveaux équipements décidés ou en cours d’achèvement.

Même détermination dans les départements et les régions. Jean Michel Le Boulanger, pour la Bretagne, enfonce le clou : « Les politiques culturelles aident à magnifier la liberté d’expression. On ne peut pas jouer avec le budget de la culture car derrière il y a le poids de la vie associative, la vitalité des territoires, la question de la création et de la liberté de créer, l’émancipation, l’idéal de l’égalité entre les citoyens. »

Quelle culture pour demain ?


Pour Benoit Careil, « les artistes ont une capacité à être agiles et à inventer ». « Nous devons leur faire confiance », insiste Nicolas Dufetel. Pour autant, si les collectivités sont déterminées à maintenir le soutien aux artistes et acteurs culturels, tous savent néanmoins qu’il va leur falloir réinterroger leurs pratiques et leur fonctionnement. À Angers, on souligne que la crise « permet peut-être de se réinventer. Et pas que pour les artistes. Il faut que ça réinterroge la lourdeur des projets et les pratiques, fasse sauter les verrous. » À Rennes, Benoit Careil a « la conviction qu’il est urgent de se mettre en mouvement pour s’adapter à un avenir qui nécessitera plus de solidarité. Les artistes doivent prendre en compte ces nouveaux enjeux. » Aymeric Seassau insiste sur la nécessité de ne pas proposer une offre au rabais : « Ne surtout pas réduire l’ambition sous prétexte de Covid ! »

Jean-Michel le Boulanger – qui plaide depuis longtemps pour que l’on repense les politiques culturelles – se félicite que le Ministère de la culture ait accepté la proposition de co-construction des élus bretons : « Il s’agit d’établir des préconisations pour répondre à la crise sanitaire mais aussi en arrière-plan les enjeux environnementaux, sociétaux et démocratiques. » Les élus de l’ensemble des collectivités bretonnes envisagent donc la reformation des politiques culturelles avec des groupes de travail structurés constitués à 50% d’élus et à 50 % d’acteurs culturels. Avec l’attention bienveillante de l’État, en la personne d’Isabelle Chadonnier, la nouvelle DRAC Bretagne dont chacun salue l’implication et la détermination. « Nous avons tous signé une sorte d’acte d’engagement. Et personnellement je suis prêt à faire bouger tous les curseurs de la politique culturelle de la région », ajoute Jean-Michel Le Boulanger.

Voilà donc que s’ouvre une période où il va falloir s’adapter, inventer, espérer. Car, comme le dit Reza Salami, adjoint à la culture de Brest avec beaucoup de philosophie : « L’humanité devrait toujours sortir grandie de chaque crise. Pour celle-ci, dans l’impossibilité de prévoir les rebondissements, notre seule certitude, c’est l’incertitude. » La volonté, en tout cas, semble partagée de faire vivre, à l’Ouest, un territoire de création.

  • Facebook
  • Instagram