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Laurent Poitrenaux, passage de témoin


Jan Karski (Mon nom est une fiction), d'après Yannick Haenel, mise en scène Arthur Nauzyciel. Laurent Poitrenaux, Alexandra Gilbert © Frédéric Nauczyciel pour le Centre Dramatique National Orléans Loiret Centre

Interview / Patrick Thibault * Photo / Frédéric Nauzyciel Publié dans le magazine Kostar n°60 - avril-mai 2018


Laurent Poitrenaux est à l’affiche de Jan Karski dans la mise en scène d’Arthur Nauzyciel. En parallèle, le directeur du TNB l’a nommé directeur pédagogique de l’école du TNB. Ensemble, ils ont réformé le concours d’entrée et défendent leur vision de l’acteur. Une nouvelle approche, engagée, qui a suscité quelques remous. Explications.


Comment joue-t-on un rôle comme celui de Jan Karski pendant sept ans ?

C’est vrai, il y a déjà sept ans que nous avons créé le spectacle avec Arthur à Avignon et nous le reprenons régulièrement. C’est assez rare de vivre des spectacles sur une aussi longue période. Je vis avec le personnage et, en même temps, j’ai changé en tant qu’acteur, en tant qu’homme aussi, mais je suis toujours heureux de faire partie de cette aventure.


Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans cette adaptation ?

Les gens pensaient qu’on allait monter uniquement la troisième partie du roman de Yannick Haenel. Mais Arthur a eu l’intelligence de comprendre que l’œuvre fonctionne comme une fusée à trois étages. On arrive à la troisième partie uniquement parce qu’il y a les deux autres. C’est un drôle de sport. Sinon, je suis un acteur un peu bête : j’ai un texte et j’essaie de le respecter. Je n’ai pas fait de recherches sur le personnage, pour lui ressembler physiquement ou autre…

“L'heure est arrivée de rendre ce qu'on m'a donné.”

Est-ce que ça reste à chaque fois une performance ?

Ah oui, ça l’est. Quand je suis lancé, quand la machine est partie, je sais que ça ne va plus s’arrêter. Acteur, j’ai l’impression de ne tenir debout que grâce à la parole. C’est une sorte de vertige, comme un grand saut dans le vide. C’est aussi un des plus beaux décors dans lesquels j’ai joué, je pense à Lynch. Je suis très exposé, tout est tenu sur un fil.


Le retour de la polémique qui accompagne la pièce depuis le début, est-ce que ça vous a surpris ?

Il y a eu une tentative de relance qui n’a pas vraiment pris. C’est toujours pour la même raison : on n’aurait pas le droit de faire parler l’Histoire de manière fictionnelle. George Semprun, qui a vécu les camps, qui est écrivain aussi, a défendu Haenel. Quand on demande aux survivants des camps leur principal souvenir, ils parlent toujours de l’odeur. Semprun dit qu’aucun historien ne pourra rendre cette réalité-là, seuls les écrivains et l’imaginaire le peuvent. Et le retour du public, c’est toujours “heureusement qu’il y a la troisième partie”.


Prendre la direction pédagogique de l’école du TNB, est-ce passer de l’autre côté ?

Pas vraiment car je ne tourne pas le dos à l’interprétation et c’est un endroit qui va me nourrir. Dans les ateliers, j’apprends beaucoup par les questionnements qu’on me renvoie. J’aime apprendre en cherchant avec les étudiants. Là, ça tombe à un moment parfait pour moi. C’est un métier de transmission et l’heure est arrivée de rendre ce qu’on m’a donné. C’est passionnant de rêver une école. Vivre cette première promo de théâtre en acte, c’est comme une utopie. Ça m’a inoculé le virus.

“Quand vous donnez la parole à la jeunesse, elle la prend dans les grandes largeurs.”

Qu’est-ce qui va changer ?

C’est l’extérieur qui nous fait réaliser ce qu’on veut changer. En réfléchissant au concours, de manière assez naturelle, on a pensé l’école par rapport au projet du TNB qui croise énormément de pratiques. On se demande donc logiquement comment l’école va contenir ce projet-là. C’est fort quand une école est à l’intérieur d’un théâtre. Il nous fallait donc imaginer le concours qui va refléter cette future école. C’était davantage un désir de réfléchir à ce qui nous ressemblait le plus et faire en sorte que les gens nous choisissent autant qu’on les choisisse.


Et que ça soit clair pour les étudiants ?

Absolument. Jouer trois minutes d’une scène en audition, c’est une machine à broyer. Nous voulions aussi que ça coûte moins cher aux candidats. Alors nous leur avons demandé des vidéos pour tester l’engagement et l’imaginaire. Il y a eu 1100 candidatures, 400 de plus que l’an passé. C’est une expérience folle. Car quand vous donnez la parole à la jeunesse, elle la prend dans les grandes largeurs. On a vu des gens qui savent écrire et qui savent créer. C’est une plongée dans une psyché générationnelle. On leur a lancé une balle et ils nous l’ont bien renvoyée. Ça nous oblige. Il faut qu’on soit à la hauteur et il va falloir continuer à monter les enchères.


Pourtant, ça suscite une opposition du système… Ça vous a surpris ?

Oui car nous n’avons jamais revendiqué le fait que toutes les écoles devaient faire comme nous. Avec Arthur, nous trouvons nécessaire que les écoles soient singulières. Faire du théâtre et enseigner, c’est proposer une manière de regarder et entendre le monde. Nous savons bien que nous n’avons pas tous les mêmes visions. Notre vision de l’acteur, nous devons la défendre. Nous croyons à des acteurs autonomes et créatifs et pas seulement à des interprètes considérés comme des outils performants qui pourraient s’adapter à tout. C’est une vision très XIXe, une boursouflure inadaptée à notre théâtre actuel. On sent aujourd’hui des générations qui ont besoin et envie de tout embrasser. Il faut préparer les gens à leur futur. Alors oui, nous défendons une certaine vision de l’acteur.

“Vivre cette première promo de théâtre en acte, c'est comme une utopie.”

Avec Arthur, peut-on considérer que vous formez un binôme ?

On partage profondément une certaine vision du théâtre. J’ai participé à trois de ses spectacles qui sont très importants pour moi. Le Malade imaginaire, La Mouette et Jan Karski, trois aventures esthétiques de haut niveau. Je me retrouve dans la manière qu’il a de rêver à un outil. C’est riche et ça me parle. Grâce à lui et à des rencontres comme Ludovic Lagarde qui me fait rencontrer Cadiot, Pascal Rambert… je fais mes humanités. Notre collaboration combine le rapport plein d’un acteur avec un metteur en scène. On pense notre métier comme un art, une forme de spiritualité qui élève vers le haut, le rapport des morts et des vivants. Ça place mon métier dans une forme de noblesse.


Que dites-vous à ceux qui se lancent dans le théâtre et pas seulement les candidats à l’école du TNB ?

Il faut brûler les ponts derrière soi. Il ne peut pas y avoir de retour en arrière, il faut être dans une foi absolue, une forme de sacerdoce. « Tu te destines à quelque chose. Je ne sais pas si le métier te le rendra mais si tu ne donnes pas tout, il ne rendra rien. » C’est un peu ce que dit la lettre que Koltes envoie à sa mère.


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Illustration
© Alexia Moutel

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