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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 46


Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Charlie Mars Modèles : Arzu Dogan, Julien Lambert Publié dans le magazine Kostar n°46 - été 2015

Coup de bol : la chanteuse est belle. Pour interpréter La Belle Hélène, c'est pas plus mal. Dans cette célèbre opérette d'Offenbach, Hélène est même sensée être la plus jolie femme du monde. Reine de Sparte, mariée à Ménélas, elle est néanmoins promise, par la volonté de Vénus, à une chaude love story avec le berger Pâris – un prince troyen, en réalité. Selon les dialogues, Pâris est aussi un top-canon : « Tu es crânement beau, je m'oublie à t'admirer », lui dit Hélène. Mais, l'interprète du prince-berger n'est pas très gâté : tête ronde dégarnie, gros nez, double menton, silhouette de gros nounours. Je lui demande s'il accepte de jouer en petit slip la fameuse scène de la coucherie avec la reine. Il répond : « Tu sais, je suis très poilu, un vrai singe ! ». Sur scène, calvitie oblige, il porte une perruque ondulée qui n'améliore guère son apparence. La crédibilité du désir d'Hélène pour le “beau” Pâris en prend un coup et quand son visage apparaît agrandi en cinémascope, l'air niais du garçon déclenche les rires. Le défaut de grâce a un effet comique. Finalement, c'est un atout. Là, je suis un peu cynique. Je l'aime pourtant ce chanteur ; il est charmant et il a bossé dur pour tenir son rôle. Et puis, beaucoup diront que c'est rassurant de voir que dans un monde où l'apparence devient hégémonique, persistent des espaces, comme l'opéra, où priment d'autres valeurs.


De simples photos découpées, manipulées sur scène par des schtroumpfettes, bleues des pieds à la tête, et voilà que sur l'écran des visages de déesses flottent dans l'azur.

La Belle Hélène est le sixième spectacle musical dont je co-signe la mise en scène et la scénographie. Comme toujours, je transforme le plateau en studio bleu. Les chanteurs se positionnent devant des caméras. Des décors miniatures sont amenés sur des plateaux roulants avec caméras embarquées. Sur un écran suspendu, occupant toute la largeur de la scène, les chanteurs apparaissent intégrés aux décors. Cette technique permet de nombreux trucages en direct. De simples photos découpées, manipulées sur scène par des schtroumpfettes, bleues des pieds à la tête, et voilà que sur l'écran des visages de déesses flottent dans l'azur. Ménélas est en partance pour la Crête : on l'assoit sur un cube bleu. On amène à jardin une machine permettant de créer des éclairs. À cour, un manipulateur fait défiler un ciel peint derrière un modèle réduit d'avion… et ainsi Ménélas, terrorisé dans le cockpit ouvert, s'envole au cœur d'un ciel zébré d'éclairs.

Comme toujours, dans les quelques jours qui précèdent la première, le stress gagne tout le monde. Les approximations semblent insurmontables. Le ratage semble au rendez-vous. Mais chacun y va de son effort, de l’accessoiriste à l'éclairagiste, du danseur au régisseur-image. La sauce prend, c'est gagné ; ça semble même magique. La première représentation réussie est comme la métaphore d'un monde presque parfait où la conjugaison d'énergies solidaires, souvent discrètes, viendrait à bout de tous les maux, imposerait l'harmonie. Au fond, créer un spectacle pour un large public ne me satisfait pas tout à fait. Le souci de ne pas ennuyer impose souvent quelques facilités. On s'écarte vite des nobles exigences de l’Art. Mais rien que pour l'expérience humaine, j’en veux encore.


La Belle Hélène, production Théâtre musical du Châtelet, mise en scène Sorin/Corsetti, visible en “replay“ sur le site d'Arte après sa diffusion du 21 juin.

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