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Le moi dernier par Pierrick Sorin, épisode 88



Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°88 - décembre 2023-janvier 2024



Rares sont les jours où je m’autorise à ne pas travailler, week-ends inclus. Cela m’arrive trois ou quatre fois par an, comme en ce premier novembre où, à l’invitation d’Antonia, une amie disposant d’un magnifique domaine forestier, j’ai pris la route en vue de passer avec elle et ses proches un moment agréable, reposant et propice à l’inspiration artistique.

En résumé, les choses se sont déroulées comme suit… À 16h, arrivée au domaine. Au centre d’une immense forêt peuplée d’arbres aux essences multiples, de chevreuils et de cerfs, se dresse un charmant petit château orné de sculptures animalières. J’apprécie en particulier la tête de chien qui lance un malicieux clin d’œil à un sanglier au regard effaré. C’est un ancien relais de chasse du XIXe siècle, rénové avec goût. Antonia et Cyril, son compagnon, m’accueillent chaleureusement, tout comme Fino, leur gros chien placide. Je m’installe dans une chambre confortable. Face à mon lit, une large fenêtre tient lieu de cadre à un tableau vivant : des purs-sangs paissent en une verte prairie bordée de chênes. À 16h30, Cyril me dit à voix basse – l’œil brillant d’une lueur un peu électrique – que cette chambre, comme d’autres, a connu des étalons d’un autre genre. À l’époque où fleurissaient les vidéo-clubs, Marc Dorcel, le fameux producteur de pornos, fit de ce doux logis son terrain de jeu. À 17h, je pars arpenter les chemins forestiers. J’aperçois quelques biches qui hument avec suspicion des champignons en forme de phallus un peu fripés, des amanites sans doute… À 19h, je rentre, fourbu. Dîner avec mes hôtes… et quelques verres de vin plus tard, je rejoins ma chambre. « Tu vas bien dormir, c’est calme ici ! », me lance Antonia.


“Tant qu'il n'y a pas mort d'homme, l'inhabituel et l'adversité donnent un certain relief à la vie...”

À 3h du matin : réveil brutal et un poil stressant. Des aboiements à quelques centimètres de mon oreille. C’est Fino, la langue pendante, haletant et follement excité. Il a poussé ma porte en quête d’un compagnon de jeu nocturne. Je l’éconduis poliment et me rendors. 4h : des râles, plus douloureux qu’érotiques, déchirent le silence. Cyril, en proie à de généreuses remontées gastriques, se force à vomir dans les toilettes. Retour au calme à 4h30, je m’assoupis, bercé par le bruissement des feuillages sous la caresse du vent. 5h : nouveau réveil, plus soft. Le souffle lénifiant du vent s’est changé en lugubres sifflements, des volets claquent, la pluie crépite contre les vitres. Bien que lointaine, Ciaran, la tempête annoncée, est à l’œuvre. Association d’idées : je me rendors en écoutant un podcast sur les aphorismes de Cioran. 6h30 : « Tu dors ? Tu dors ? » Une petite voix me réveille. Un nouveau venu, Clément, adorable bambin de 4 ans et fils de mes hôtes, s’est levé en éclaireur, impatient de m’entretenir d’un sujet d’importance : les différentes formes et couleurs de pâtes qu’il a consommées au cours de sa brève existence. Obéissant à l’appel de sa mère, il prend congé. L’espoir d’une ou deux heures de sommeil est encore de mise. 7h : des aboiements, de nouveau, mais cette fois, sous forme d’une cacophonie d’une intensité qui m’était inconnue. Je me lève, tire le rideau de la fenêtre. Une marée canine ondule sauvagement sous mes yeux, contenue par de fiers cavaliers portant bombes et bottes. Plus de cents chiens de chasse, sortis de leurs enclos pour une promenade très matinale. J’abandonne l’idée de dormir. La journée se déroule ensuite en mode confinement – vent et pluie ont repris du service –, la fatigue est présente, l’inspiration absente. 15h, route du retour, cramponné au volant sous les intempéries. 19h : malgré mon état d’épuisement, j’arrive à bon port. Je retrouve le calme de mon atelier et je me dis que c’était un chouette séjour, au fond. Tant qu’il n’y a pas mort d’homme, l’inhabituel et l’adversité donnent un certain relief à la vie…

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