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Mia Hansen-Løve, voyage au bout de la nuit



Interview / Arnaud Bénureau * Photo / Gregg Bréhin pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°43 - décembre 2014-janvier 2015



Précédé d’un buzz à la hauteur du sujet qu’il aborde, la French Touch, Eden sort enfin en salles. Le nouveau film de Mia Hansen-Løve séduit autant qu’il agace le public. La réalisatrice revient aujourd’hui sur cette odyssée nocturne qui a bien failli ne jamais voir le jour.

Eden suit la trajectoire d’un DJ qui, au début des années 90, fait ses premiers pas dans la nuit parisienne. Cette histoire est inspirée de celle de votre frère Sven Løve. Sans lui, Eden n’aurait pas existé ?

Oui certainement. Et ce, même s’il m’est difficile de le penser en ces termes. Dès l’instant où j’ai eu envie de faire un film sur l’énergie, la modernité, l’euphorie des années 90 et 2000, j’ai pensé à Sven. Il a vécu cette époque de plein fouet et l’a traversée de manière plus centrale et intime que moi. Cette proximité que j’ai avec lui, ma position de témoin et de petite sœur a permis que le film soit possible.


Est-ce un film historique ?

Oui et non. Et c’est toute la particularité de ce film qui, pour moi, se situe avant-hier. Eden n’est ni un film dans le passé, ni un film au présent. C’est toute la subtilité de la question de la reconstitution, car il ne s’agissait pas de donner le sentiment que cette époque était coupée de la nôtre.


Quel était votre rapport au cinéma à ce moment-là ?

Quand j’avais 15 ans ? Quand j’avais 20 ans ?


Quand vous avez commencé à le suivre en soirée…

Pour moi, le cinéma a commencé un peu après.


“Faire Eden m’a ainsi permis de revenir sur une époque que j’avais un peu refoulée car synonyme de doutes, d’angoisses, d’incertitudes.”

À cette époque, vous ne vous dîtes donc jamais que son histoire peut être une matière de cinéma…

Absolument jamais ! J’avais 21 ans quand j’ai commencé à penser devenir cinéaste. Ça correspond au moment où j’ai décidé de moins sortir. Je suis alors entrée dans un autre moment de ma vie où je me suis concentrée sur mon travail de cinéaste. Ce qui ne veut pas dire que du jour au lendemain, j’ai arrêté de sortir.

Faire Eden m’a ainsi permis de revenir sur une époque que j’avais un peu refoulée car synonyme de doutes, d’angoisses, d’incertitudes. Mais c’est aussi une période merveilleuse pendant laquelle j’ai vraiment fait la fête. Et j’ai eu la chance de la faire à un moment où il se passait des choses puissantes. Faire ce film, c’était retrouver ce type d’énergie, cette gaieté. Et ce, malgré toutes les difficultés que j’ai eues à le monter.


Des difficultés de production ?

Oui.

Ce qui est assez surprenant au regard du sujet que vous abordez…

Si vous saviez…


Justement, nous voudrions bien savoir…

J’ai vraiment cru que le film ne se ferait pas. J’ai mis deux ans à le monter. Mes producteurs de toujours ont jeté l’éponge. Je suis parti avec une autre production qui n’y est pas arrivée non plus. Finalement, c’est lorsque le film paraissait complètement mort que Charles Gilibert (producteur d’Eden, NDLR) a pris beaucoup de risques. Il est allé à la recherche d’investisseurs privés. Le cinéma d’auteur que je fais est toujours difficile à financer. Pour la simple et bonne raison que je réalise des films sans vedettes. Mais Eden était particulièrement difficile. Certes le sujet était sexy, mais il n’était pas traité comme l’auraient souhaité les personnes qui lisaient le scénario.


Il n’était pas assez sexe, drogues et rock’n’roll…

Oui et j’en suis convaincue.


Est-ce à cet instant que François Pinault entre dans la boucle ?

C’est justement lui, ainsi que d’autres investisseurs comme Red Bull ou Agnès B, que Charles est allé voir et qui a fait que la situation se débloque.


“Avec une première bande-annonce qui utilisait trois morceaux des Daft Punk, il y a eu ce malentendu.”

Le paradoxe n’est-il pas de faire un film sans acteur connu sur un mouvement qui lui est connu de tous ?

C’est vrai, mais vous dîtes ça maintenant. Il y a deux ans, l’album des Daft Punk n’était pas encore sorti. Et un producteur que je suis allée voir ne savait pas qui ils étaient. Croyez-moi ou non, mais c’est vrai.


Que répondez-vous d’ailleurs à ceux qui pensent aller voir un film sur les Daft Punk ?

Que ce n’est pas un film sur eux !


Mais en allant plus loin…

Avec une première bande-annonce qui utilisait trois morceaux des Daft, il y a eu ce malentendu. Pour autant, les gens savent désormais que ce n’est pas un biopic. Il peut y avoir aussi un malentendu pour ceux pensant aller voir un film sur la French Touch. À la limite, je suis plus à l’aise avec le malentendu sur les Daft qu’avec celui sur la French Touch. Eden n’est pas un documentaire sur ce mouvement. Il ne cherche pas à être exhaustif. Sinon, j’aurais volontiers fait un film de six heures qui aurait parlé de tout le monde.


Comment filme-t-on la fête ?

C’est galère.


D’autant plus qu’au cinéma, la fête est forcément artificielle…

Elle l’est, oui. En même temps, pendant ces scènes, des complicités se créent, des liens se tissent et parfois, il y a de la folie. J’ai adoré tourner ces scènes. Il y avait une forme d’adrénaline. Au point où je me demandais comment j’allais pouvoir faire un autre film après ça. Comment j’allais retrouver un tel plaisir, une telle excitation.


Finalement, Eden n’est-il pas votre film le plus grand public ?

C’est le plus ouvert. Je n’ai jamais autant désiré le public qu’en le faisant. J’ai l’impression, à tort ou à raison, qu’Eden est un film pouvant s’adresser à une génération. Je n’avais jamais ressenti cette chose organique en direction du public que je ressens aujourd’hui avec Eden.


Eden de Mia Hansen-Løve, avec Félix de Givry, Pauline Étienne.

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