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Odile Decq : “Je vais toujours à l’extrême”



Interview / Christophe Cesbron * Portrait / ODBC/Markus Deutschmann Photos archi / OCDC/Roland Halbe Publié dans le magazine Kostar n°32 - octobre-novembre 2012



On se donne rendez-vous dans un café dont la terrasse fait face à la mer. Du remblai, je la repère immédiatement, tout de noir vêtue, avec son incroyable chevelure tel un incendie. Odile Decq passe quelques jours de vacances à Saint-Malo. Après le MACRO (musée d’art contemporain de Rome, 2010), Phantom (le restaurant de l’Opéra Garnier, 2011), elle vient de livrer le Frac Bretagne à Rennes, un parallélépipède noir en verre, métal et béton.



Quels ont été les grands principes à la base du projet du Frac Bretagne, en dehors évidemment de proposer des espaces d’exposition, de conservation et de médiation ?

J’ai voulu que ce bâtiment soit une expérience mettant en jeu les sens du visiteur : la vue, le toucher, presque l’odeur parce que certains jours, on sent les choses, on sent les matières… Le béton a plusieurs aspects : à l’extérieur, on le voit gris foncé, noir quand il pleut ; à l’intérieur, il a deux gris différents. Le métal, noir à l’extérieur, prend une autre teinte à l’intérieur, suivant la lumière. Cette faille, cette grande coupure qui ouvre le bâtiment, pointe sur l’Ouest et varie en fonction de la courbe du soleil. J’ai attendu le moment où le soleil allait entrer dedans. La lumière est étonnante parce qu’elle est filtrée par l’escalier à l’extérieur, par la verrière qui est en verre noir. Ce n’est donc pas vraiment le plein soleil qui pénètre à ce moment-là, mais une lumière très vive avec un point central. C’est très étonnant. n Je voulais aussi proposer une déambulation au visiteur. Là, il a fallu concevoir une promenade verticale parce que j’étais dans un site contraint, serré. J’ai essayé de dilater l’espace central en lui donnant de la verticalité. En coupant le bâtiment comme avec un sabre et de le « percer » jusqu’en bas, ce qui lui permet d’avoir 30 mètres de verticalité à l’intérieur, ce qui, moi-même, m’impressionne.

La déambulation est très travaillée...

… Ça c’est obligatoire chez moi. L’idée, c’est de dire que l’on fait attention à la façon dont on marche. Alors on a varié le mode de déambulation, parfois il faut franchir des marches avec des longs pas entre, comme dans un pas d’âne un peu allongé, parfois c’est une rampe, et parfois c’est un vrai escalier. C’est une nécessité pour le visiteur de se recentrer sur qui il est, de faire attention à lui-même et à ce qu’il est en train de faire, pour pouvoir se concentrer sur sa propre intériorité et aller vers les salles d’expositions et les œuvres d’art. En même temps, on peut voir ce bâtiment comme un grand espace public en intérieur. Pour le MACRO, j’avais dit que c’était la ville qui rentrait dans le musée, et le musée qui se prolongeait dans la ville, et là, quand j’ai regardé le Frac, le jour de l’ouverture, je l’ai vu comme un vaste espace public, une espèce d’Agora verticale.


“Quand on travaille sur un projet, je commence à raconter une histoire.”

La construction du Frac devait tenir compte de l’œuvre d’Aurélie Nemours qui préexistait au bâtiment...

… Aurélie Nemours avait donné une contrainte : elle avait demandé que le bâtiment soit silencieux et que l’on n’éclaire pas son œuvre avec le bâtiment. Il fallait travailler avec, et je trouvais intéressant de me confronter à son œuvre. C’est pour cela que cette façade est devenue muette, même si elle existe avec ses matières, en tant que surface.

Comment procédez-vous à la conception d’un bâtiment ?

On fait très peu de dessins aujourd’hui. À l’agence, on travaille beaucoup en maquettes et s’il m’arrive parfois de faire des croquis, ce n’est pas obligatoire. Quand on travaille sur un projet, je commence à raconter une histoire. Je raconte tout ce qui me passe par la tête : ce que je connais du programme, du contexte, ce que j’ai compris de ce que le client a dit quand on a fait une visite de site, ce qui m’a, moi, touchée dans certains endroits, dans certains bâtiments qui développent le même programme, pour pouvoir dire, voilà on travaille dans cette direction-là. Et on commence à faire des maquettes. On a une collection de maquettes incroyable à l’agence, certaines sont invraisemblables.

À l’occasion de l’ouverture du Frac Bretagne, vous présentez deux sculptures dans la Galerie Oniris de Rennes. Quelles relations avez-vous avec l’art contemporain ?

L’art contemporain est une passion depuis le lycée. Avant mes études d’architecture, j’ai fait de l’histoire de l’art et ça ne m’a jamais lâché. J’essaie de voir les galeries, les expositions d’art contemporain partout où je voyage dans le monde. Petit à petit, je me rends compte que ce qui m’intéresse dans l’art et dans l’architecture, c’est de faire en sorte que les choses basculent, de voir comment on passe de l’autre côté, comment ce qu’on voit n’est pas ce qui est, et comment ce qui est n’est pas ce qu’on voit. Au Frac, quand vous voyez le bâtiment, il est noir, mais dès que la lumière tombe et que l’intérieur s’éclaire, il devient transparent. De l’extérieur, on a l’impression qu’il est petit et à l’intérieur on le perçoit comme gigantesque. Je joue toujours sur ces types d’ambiguïtés, de paradoxes…


“On vient visiter un bâtiment, un musée, et on vient visiter une exposition, c’est un peu un double jeu et ça, c’est important, je crois…”

L’architecture se perçoit surtout dans le mouvement ?

C’est important pour moi que le corps soit en mouvement, qu’il ne soit pas statique dans la contemplation. Il faut que le visiteur soit titillé dans sa tête. Ce n’est pas pour autant une architecture-spectacle. Pour un musée, un centre d’art, c’est nécessaire de donner une identité forte au bâtiment. À l’exception des salles d’expositions qui doivent être calmes, laisser leur respiration aux œuvres d’art, le reste doit avoir une identité et être attractif pour le public. On vient visiter un bâtiment, un musée, et on vient visiter une exposition, c’est un peu un double jeu et ça, c’est important, je crois…


Un espace important de votre culture, c’est la musique, le rock, quelque chose de Cure, qu’on peut reconnaître dans votre look ?

Non, ce n’était pas Cure, c’était Siouxsie and the Banshees, avant Robert Smith. C’était Londres, la fin des années 70, le début des années 80. Presque tous les week-ends, on (Odile Decq vit et travaille à cette époque avec Benoît Cornette avec qui elle crée l’agence ODBC, NDLR) on allait là-bas. On a eu la chance d’avoir l’agence, au départ, rue Saint-Honoré, en face de là où habitait Stiv Bators, le chanteur de The Lords of the New Church qui vivait avec une fille française. On est devenu amis, puis on les accompagnait dans les concerts, à Londres. À cette époque-là (début des années 80), on s’est aussi beaucoup intéressés à la transformation de Londres, avec les Docks. C’est comme ça qu’on a visité tous les bâtiments en construction, qu’on s’est intéressé à la structure métallique, pas seulement au béton. Ça nous a appris énormément. Quand, à la fin des années 80, on a construit la BPO (Banque populaire de l’Ouest à Rennes), ça semblait arriver de nulle part pour tout le monde en France, parce que personne ne savait comment on avait pu construire un truc pareil.


Si Londres a eu de l’influence, peut-on en dire de même pour la musique ?

Je ne saurais pas bien l’expliquer, mais ça doit avoir de l’influence. C’est plus intuitif. Je ne suis pas quelqu’un dans la demi-mesure. Je vais toujours à l’extrême et j’essaie d’aller plus loin, d’aller au-delà.


Le nouveau bâtiment du Frac de Bretagne ouvrira ses portes avec la 3e biennale d’art contemporain de Rennes, le 15 septembre. Un monolithe qui se transforme en lanterne à la nuit tombée, à l’intérieur : un espace vaste, fonctionnel, sensuel, transparent, qu’il faut arpenter, apprivoiser, vivre…

Frac de Rennes, av. André Mussat, Rennes. Tél. : 02 99 37 37 93. www.fracbretagne.fr Horaires d’ouverture : 12h-19h du mardi au dimanche. Fermé le lundi.