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Olivier Py, sur le pont


Interview / Vincent Braud, Patrick Thibault * Photo / Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon Publié dans le magazine Kostar n°76 - été 2021

Alors qu’il s’apprête à ouvrir le Festival d’Avignon dans une configuration quasi revenue à la normale, Olivier Py va atterrir à Nantes et Angers à la rentrée. Il y met en scène une nouvelle production de Siegfried, Nocturne, le texte qu’il a écrit en 2013 pour le bicentenaire de la naissance de Wagner. Et c’est le compositeur Michael Jarrell qui signe la musique. Rencontre.


Après plusieurs années à la direction, quel regard portez-vous sur le Festival d’Avignon ?

Je retiens essentiellement la force du public. C’est un public militant que l’on ne rencontre nulle part ailleurs. Je ne connais pas de cercles d’initiés aussi larges et aussi populaires. Sinon c’est une structure sous subventionnée par rapport à son rayonnement unique. Ce rayonnement n’a cessé d’augmenter et la demande du public n’a jamais cessé de grandir.


La presse y est toujours violente…

Mais le public aussi. Les professionnels sont toujours dans un état de surexcitation. C’est le jeu d’Avignon avec une électricité permanente. Ça m’a agacé au début mais ça crée la mythologie du festival. On est sorti de ce petit monde hexagonal du théâtre, les journalistes internationaux ont triplé. C’est la force d’Avignon.


Qu’est-ce qui reste à faire ?

Il y a toujours des artistes que je n’ai pas encore réussi à inviter. Sinon, les transformations du festival, on les a faites. Celles d’ordre logistique. On ne peut plus considérer Avignon comme un marché, c’est d’abord un lieu important pour la vie intellectuelle et politique.


Que retiendra-t-on de votre passage ?

On retiendra des échecs et des réussites mais aussi que le festival s’est politisé. Là, je suis plus proche de l’idée de Vilar. Je suis effaré par le nombre de sujets politiques et sociétaux abordés, du Moyen-Orient à la question du genre et j’en passe. Tous les grands débats sont passés par Avignon avec le support du plaisir. C’est un lieu intelligent.


Le In ne souffre-t-il pas d’un côté kermesse du Off ?

Mon analyse pour le Off, c’est qu’il s’y est développé le pire et le meilleur. Certains lieux ont davantage travaillé avec le public. En vérité, je le connais assez mal. Les deux se sont développés mais il faut éviter que l’image soit dégradée. La kermesse dont vous parlez, elle est arrivée dans les années 60. Il ne faut pas rentrer dans une opinion esthétique mais rester sur l’idée du théâtre public. Je me sens une solidarité.


“Tous les grands débats sont passés par Avignon avec le support du plaisir.”

Quel est votre meilleur souvenir d’Avignon ?

Les 18 heures d’Henri VI assurément. Il y a aussi le triomphe populaire du Mahabharata à Boulbon. Maintenant, c’est un lieu qui coûte trop cher. Nous n’en avons plus les moyens.


Votre pire souvenir ?

2014, la première année pourrie, catastrophique avec les grèves, les tempêtes, un climat social très dur. Toute l’édition a été un enfer pour toutes les équipes.


Comment vivez-vous le fait de bientôt quitter la direction du festival ?

Ça sera une immense tristesse puisque ça représente 35 ans de ma vie mais je reste un homme de théâtre. Et je serai toujours au service du théâtre public. Je n’ai pas de regrets, j’aurais vécu des années extraordinaires. Avignon, ça n’a rien à voir avec ce que j’ai connu au Théâtre de l’Odéon, c’est une maison heureuse.


Vraiment ?

Je n’ai jamais fait l’unanimité et j’ai pu apporter à Avignon mes propres détracteurs. Mais quand je relis ce que vivait Vilar, je me dis que la polémique est dans l’adn d’Avignon. Chaque année, on fait des pronostics sur ce qui va fonctionner, ce qui va faire débat et on se plante toujours.


Comment est né Sigfried, Nocturne que vous allez monter à Nantes ?

À Genève, on m’avait proposé d’écrire un livret autour de Wagner pour Michaell Jarrel dont je suis un grand admirateur. Tant qu’à choisir un personnage de Wagner, je me suis dit autant choisir le plus emblématique. Mais en réalité, je ne parle pas tant de Wagner que de l’Allemagne année 0.


Pourquoi revenir à Wagner et aux nazis ?

La question des rapports entre la culture et l’Allemagne nazie est la question la plus fondamentale de mon siècle et elle reste toujours sans réponse. Michael Jarrel avait fait une Cassandre, je pensais qu’il en ferait un mélodrame mais finalement il a composé pour un baryton. J’ai écrit la longue nouvelle en français et laissé toute liberté à Michael de prendre tout ce qu’il voulait dedans et de transcrire.


Pourquoi avoir choisi de mettre en scène vous-même cette fois ?

Alain Surrans d’Angers Nantes Opéra me l'a proposé et j’ai dit oui. Les œuvres contemporaines, on les crée et les oublie pendant cinquante ans. Je suis toujours un wagnérien fou. Ça me faisait faire un opus wagnérien de plus.


Siegfried, qu’est-ce que ça nous dit aujourd’hui ?

Pas moins aujourd’hui qu’en 1939. C’est Siegfried qui revient sur la catastrophe de l’Allemagne. Comment le pays qui a produit la plus grande culture depuis les Grecs a pu produire la plus grande catastrophe de l’humanité ? On a coutume d’opposer la culture à la barbarie. Ce qui est certain, c’est qu’on arrive à comprendre qu’une culture nationaliste n’empêche pas la catastrophe, la culture doit être universaliste.


“Côté spectacle, je mange tout.”

Quid de ce Sigfried ?

C’est l’image du héros nordique et plus du tout l’übermensch qu’on faisait défiler sous les croix gammées. Une interrogation sur l’Europe. Je n’ai aucune velléité à faire du théâtre sur les faits de société. Les questions sont peut-être plus fortes aujourd’hui qu’à l’époque. Être face à la destruction du monde alors que la nouvelle génération a un discours apocalyptique, ça a du sens quand même.


Directeur du Festival d’Avignon, auteur, acteur, metteur en scène… Comment réussissez-vous à tout faire ?

Puisqu’on me propose des projets, pourquoi refuser ? Il ne faut pas avoir de vie de famille. Si on n’a pas de vie de famille, on a beaucoup de temps.


Le théâtre et l’opéra, en quoi est-ce différent pour vous ?

Théâtre ou lyrique, je ne fais pas vraiment la différence. J’ai mené plusieurs vies en même temps. Mon éthique a justement été de ne pas choisir entre l’opéra et les formes plus parlées, acteur et metteur en scène, directeur… C’est mon 43e opéra mais j’ai la chance de compter sur Pierre-André Metz pour la scénographie.


Comment s’est passée la rencontre avec Jarrel ?

Je suis fan de Cassandre qui m’a beaucoup impressionné. J’avais vu la version allemande. J’étais très heureux de le rencontrer. En fait, je lui ai donné l’objet et lui ai laissé toute liberté. Je suis doté d’un super pouvoir qui est de ne jamais être réfractaire à la musique contemporaine. J’écoutais Berg en travaillant. Je n’ai jamais eu de difficulté, ça passait toujours par le plaisir.


Vous revenez à Nantes avec Siegfried, Nocturne mais c’est une maison où vous avez vos habitudes…

C’est la première fois avec Alain Surrans mais je suis venu pour Le vase de Parfum, Tristan et Isolde, puis Mam’zelle Nitouche.


Votre axe principal, c’est Avignon- Paris ?

Le TGV m’a beaucoup aidé. Il m’a servi d’université. Côté spectacle, je mange tout. J’ai toujours été omnivore en terme de culture mais les spectacles des autres, c’est une chance d’aller les voir et de se sentir confirmé dans sa vocation. C’est pour moi une source d’inspiration infinie. À Paris, j’ai besoin du Louvre. Je ne vais qu’à Richelieu, c’est le plus beau. J’adore les Italiens mais la grande galerie, c’est devenu insupportable.


Et l’art contemporain ?

Je suis tout aussi omnivore sur le contemporain mais il faudrait trouver une autre appellation. Il ne faut pas oublier qu’on a aujourd’hui Wikipedia et Youtube. L’accès à la culture, c’est addictif. Tout le monde peut y aller. Dans ma vie, j’aurai consommé autant d’écrans que de spectacle vivant. La profusion des objets visuels en ligne peut poser des problèmes au ciné. Au théâtre, c’est l’inverse. Mais la question, c’est toujours sortir ou ne pas sortir.


Festival d’Avignon, du 5 au 25 juillet 2021

Siegfried, Nocturne, Théâtre Graslin, Nantes, les 17, 19 et 21 octobre ; Grand Théâtre, Angers, le 9 novembre