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Paul Lay, ça va jazzer


Interview / Patrick Thibault * Photo / © Mathias Nicolas Publié dans le magazine Kostar n°69 - février-mars 2020

Édition après édition, La Folle Journée s’applique à traverser le temps, du classique au contemporain. Consacré à Beethoven à l’occasion du 250e anniversaire de sa naissance, le festival s’emploie à démontrer la modernité d’un compositeur révolutionnaire. Parmi les projets singuliers, le pianiste de jazz Paul Lay crée, avec la complicité du vidéaste Olivier Garouste, Beethoven at night, une rencontre entre Beethoven et le jazz. Un défi enthousiasmant.

Comment êtes-vous venu à la musique et au piano ?

J’ai baigné dans la musique car mes parents en écoutaient beaucoup : du classique, du jazz et du rock. À trois ans, ils m’ont offert un petit clavier, un jouet, mais j’arrivais à retrouver, à l’oreille, les chansons qu’on apprenait à l’école. J’ai donc eu des pianos de plus en plus grands et un professeur dès 4 ans et demi.


Pourquoi avoir choisi le jazz ?

À Orthez, je suis rentré à l’école de musique en piano classique. Lorsque je connaissais le morceau, je ne pouvais pas m’empêcher de changer les notes et d’improviser. Mon professeur m’a fait découvrir les musiques improvisées. À 9-10 ans, ça a été un choc très positif. J’ai pu jouer en groupe, ça a été une révélation et une bouffée d’oxygène. C’est devenu mon terrain de jeu : j’adore le classique mais il me manquait cette fenêtre où la musique peut se créer en temps réel.


À vous écouter, on se dit que le jazz et le classique, ça n’est pas si différent…

Il y a un tronc commun. Les musiciens de jazz se sont inspirés du classique et inversement. Ravel, Stravinsky, Chostakovitch, même Debussy ont été inspirés par cette musique qui naissait aux États-Unis. On retrouve des ponts et des éléments de langage musicaux communs. La différence essentielle est dans la manière d’interpréter le rythme. Le swing qu’amène le jazz est une manière particulière de vivre le temps.

“Il faut trouver le juste équilibre : garder les couleurs de l'époque et en ajouter d'autres.”

Vous y avez participé plusieurs fois, qu’est-ce qui vous plaît dans La Folle Journée ?

L’ambiance, l’atmosphère évidemment. J’aime cette course pour les musiciens, c’est d’une grande intensité. J’adore ces moments qui me permettent de retrouver des musiciens que je ne vois que là. À la Cité, avec la foule, c’est un bouillonnement culturel exaltant et inspirant.


Pour cette Folle Journée, vous présentez Beethoven at night, une performance vidéo musicale, c’est un moyen d’être moins classique ?

On a conservé le format qui a bien marché autour de Billie Holiday et qu’on avait présenté à La Folle Journée. Je ne me suis surtout pas dit “je veux être moins classique”. C’est d’abord une question de rencontres car j’adore ce que fait le vidéaste Olivier Garouste. Ses matières visuelles donnent concrètement des images. Après, il faut savoir doser pour que les gens écoutent car on sait que le sens le plus aiguisé, c’est la vue. Nous avons la volonté d’immerger le spectateur. Il ne faut pas hésiter à proposer au public d’autres manières de s’évader.


Improviser à partir des thèmes de Beethoven, c’est un sacré défi…

C’est délicat de recréer de nouvelles formes à partir de la musique de Beethoven. Même si j’ai fait longtemps de la musique classique, j’ai voulu y apporter d’autres couleurs. Beethoven est né 200 ans avant le jazz mais j’avais envie de relever le défi.


Comment avez-vous travaillé le projet ?

J’ai eu huit mois, les idées se sont précisées peu à peu. Beethoven est un génie. Il arrive à développer une grande créativité à chaque mouvement, chaque morceau. À moi de ne pas trop pervertir sa musique en restant aussi exigeant. Même si je suis moins formel et si c’est moins écrit, j’ai conservé l’esprit du génie du rythme, de la forme et de la surprise. J’invite le jazz, le blues, les musiques improvisées. Il faut trouver le juste équilibre : garder les couleurs de l’époque et en ajouter d’autres.


En quoi Beethoven est-il intemporel ?

Il a marqué les esprits de son époque. C’était un révolutionnaire par sa musique et sa production. Il a vécu la Révolution en Europe et il croyait en l’Homme. Il était épris d’une forme de liberté dont chaque humain doit pourvoir s’emparer : c’était un insoumis. Il est devenu une icône dont beaucoup se sont emparé. Il reste d’une incroyable modernité par son écriture, son énergie et son élan. Il servait des causes de l’époque. La nature l’inspirait et il savait déjà, à l’heure de la révolution industrielle, qu’on la malmenait. Il y a des résonances avec l’époque actuelle intéressantes à confronter.


Qu’est-ce qui vous procure le plus de plaisir, jouer ou composer ?

Étant musicien de jazz, j’ai la chance de faire les deux en même temps puisqu’on improvise et compose en temps réel. Mais j’éprouve plus de plaisir à jouer sur scène. Lorsque je compose, la satisfaction, c’est lorsque la matière est en train d’arriver.

“Chez moi, la musique est plutôt improvisée et je crois que le public ressent cette mise en danger.”

Vous avez le souci de la transmission, comment fait-on pour amener le public vers une musique de qualité ?

Chez moi, la musique est plutôt improvisée et je crois que le public ressent cette mise en danger. J’ai besoin d’être au bord du gouffre, comme j’ai besoin de voir comment les spectateurs sentent cette urgence. Je crois que c’est ce qui fédère au-delà du style ou du choix des notes. C’est ce qui me touche chez les interprètes classiques : je ressens cette fraîcheur, comme s’ils jouaient l’œuvre pour la première fois même s’il y a des milliers d’heures derrière.


Là vous travaillez sur Beethoven, mais d’une manière générale, vos inspirations sont-elles plutôt américaines, européennes ou autres ?

Je suis vraiment attaché à ce qui dépasse la frontière. Les musiques qui m’inspirent ne sont pas liées à un continent. J’aime la musique dans sa diversité.


Cette collection de prix que vous avez obtenus, ça fait premier de la classe, non ?

J’ai suivi une formation assez académique mais, pour devenir musicien de jazz et sortir du lot, il faut être tout sauf premier de la classe. Pour se singulariser et être identifié, il faut trouver sa patte. C’est beaucoup de travail et de créativité. Et il faut chercher à ne pas rester dans les clous. Dans le jazz, ça ne marche pas comme ça : les prix, on les remporte parce que la profession trouve que le musicien se démarque et a beaucoup à dire.


La Folle journée de Nantes en région des Pays de la Loire, les 24, 25 et 26 janvier (Laval, La Flèche, Sablé-sur-Sarthe, Cholet, Fontevraud, Saumur, Challans, Fontenay-le-Comte, La Roche-sur-Yon, Les Sables d’Olonne, Châteaubriant, Saint-Nazaire, L’Île d’Yeu).

La Folle Journée de Nantes La Cité, le lieu unique, du 29 janvier au 2 février.

Beethoven at night Auditorium du CYEL, La Roche-sur-Yon, 25 janvier ; Abbaye de Fontevraud, 26 janvier ; Jardin de Verre, Cholet, 26 janvier ; le lieu unique, NAntes, 31 janvier et 1er février.

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Illustration
© Alexia Moutel

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