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Phia Ménard, hommes-femmes, mode d’emploi


Interview / Patrick Thibault * Photos / Yann Peucat pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°47 - octobre-novembre 2015

Ce sera l’un des chocs de cette fin d’année. Créé lors du Festival Montpellier Danse en juillet dernier, Belle d’hier est un spectacle à la fois magnifique et majeur qui bouleverse les rapports spectacle-spectateur. Rencontre avec sa créatrice qui évoque ses engagements et sa volonté acharnée au service des femmes.


Pourquoi faut-il s’en prendre au mythe du prince charmant ?

Je m’y attaque car c’est le mythe fondateur de la société depuis des siècles. Il impose l’idée que l’homme est là pour sauver la femme. Un jour ton prince viendra et tu seras sauvée. Aujourd’hui comme hier, on pense que la femme ne serait pas en capacité de diriger le monde. Et moi, je pense que c’est l’inverse.


Vous vous inscrivez en opposition ?

Non, il s’agit plutôt de s’interroger et voir comment cette société est devenue patriarcale, ou hétéro-patriarcale. Belle d’hier c’est ranger l’humanité. Le monde a changé mais on maintient la femme à distance, dans un rôle subalterne.


Beaucoup ont dépassé ces problématiques…

La majorité. Par usure. Entre la déception, la désillusion, tu comprends que tu n’as d’autre question que de te reconstruire. J’ai voulu me demander comment il faudrait faire si on avait la possibilité de recommencer. Comme si tout ça était parti sur un malentendu et qu’il fallait rééquilibrer les choses pour arriver à l’égalité.

C’est ambitieux comme programme et comme spectacle…

Oui, mais est-ce qu’on a un autre choix ? Je fais un travail d’art et dans ce travail d’art on ne peut pas faire les choses à moitié.


Comment fait-on un spectacle avec ça ?

Ce sont les chemins que je travaille depuis des années. Comment transformer les choses ? Pour la première image, je voulais un bal de robes de princesses congelées. Mais comme toute désillusion, la glace, ça fond et ça se transforme en serpillière. Ça démarre comme ça.


“On pense que la femme ne serait pas en capacité de diriger le monde. Et moi, je pense que c'est l'inverse.”

Ce sont des retrouvailles avec la glace sur scène…

Oui, je sais à peu près ce que ça veut dire. Lorsque ça fond, ca redevient de l’eau. C’est nos larmes, notre sueur, la pureté, le lavement. C’est comme si ces femmes attendaient le prince charmant, comme si elles allaient être choisies. Et finalement non. Tout ce qu’elles ont devant elles tombe et s’effondre. Elles n’ont pas d’autre solution que de reprendre en main l’humanité.


Avez-vous conscience du fait que beaucoup ne vont pas voir tout ça dans un spectacle qui est d’abord très esthétique ?

Mon travail d’artiste est toujours de donner l’imaginaire des problématiques. Et de laisser sous jacente l’idée que chacun se fasse son imaginaire et sa libre interprétation.


D’ailleurs le spectacle fait débat…

L’art que je veux pratiquer est à ces endroits-là. Là, où le spectateur ou la spectatrice a la liberté d’éprouver sa perception. Je ne lui laisse pas d’autre choix que de sentir par sa chair ce qu’il est en train de vivre. Je le souhaite profondément cet acte qui fait débat. C’est le fondement d’un acte artistique, c’est aussi celui d’une démocratie.


On peut même considérer que Belle d’hier se déroule en deux temps et que celui qui suit le spectacle est plus long ?

Oui, on voit l’iceberg qui n’est que sa surface. C’est peut-être une grande prétention mais j’ai envie que nous écrivions des pièces où on mesure la masse de questions qui sont en dessous. Celles qui vont amener à repenser aux images. Et se demander pourquoi elles nous ont troublées. Pourquoi elles restent accrochées et à quoi tu vas les raccrocher dans la société ?


Il est troublant de constater que Belle d’hier a un aspect artisanal alors que c’est aussi une grosse machine…

Avec une chambre froide sur scène ! Quasi un appartement : 30 m2 où il fait – 25°, où on va pétrifier l’image et avoir son opposé. Un monde en surchauffe où tout fond à l’extérieur. Un choc de température de – 25° à + 25°, l’épreuve de la proximité de ces deux mondes qui vont s’affronter. Comme un rêve un peu fou où on se baladerait dans le jardin de Versailles, ou des Tuileries. Et les statues commenceraient à être chaudes, à fondre et à couler dans l’hiver. Comme si le présent reprenait le dessus et que tout le passé allait s’effondrer.


Vos spectacles sont des performances. Pourquoi doivent-ils être laborieux au sens travail ?

Mais vivre est un travail. Le labeur qui est là est l’image la plus simple de ce qui se passe dans ce monde depuis toujours. Nous passons notre temps à faire, défaire, recommencer, remettre en état. On lave les vêtements. On mange, on lave les assiettes. On ne fait que ça. On essaie de retrouver l’état d’origine. C’est un travail. C’est un labeur.

“Je ne laisse pas d'autre choix au spectateur que de sentir par sa chair ce qu'il est en train de vivre.”

Vous ne jouez pas dans Belle d’hier, mais n’est-ce pas un spectacle encore plus personnel ?

On a souvent dit que mes spectacles sont autobiographiques. Belle d’hier est une sorte d’observation d’une femme en devenir sur le monde. Comme si j’étais revenue à l’état d’enfance mais avec un état de conscience et que je regardais le monde mais avec le vécu d’avoir été travestie en homme. D’avoir vécu dans la société des hommes, puis dans celle des femmes. C’est la même société mais ils ne voient pas le monde de la même manière.


C’est en voyant ce spectacle qu’on réalise à quel point ça a été impossible pour vous d’être un homme…

Surement. Mais Belle d’hier ça n’est pas un dictionnaire. C’est une œuvre imaginaire qui transforme ce qu’il y a de plus réel. C’est très fantasque. Comme si on avait dissocié tous les morceaux, fait des collages comme les enfants.


La compagnie non nova est maintenant soutenue par la Fondation BNP Paribas, vous avez dit que ça vous posait des problèmes de conscience. C’est pourtant de l’argent bien utilisé, non ?

Certes. Ça n’empêche de dire que c’est comme une relation un peu schizophrène pour l’être humain que je suis dans une société où la finance domine. C’est une relation de soutien. De Dialogue. De l’argent et des questions qui se posent autour.


Vous êtes moins gênée par le poids écologique du spectacle ?

C’est ma grande honte. Là, c’est pire que les précédents parce qu’on produit du vent et du froid produit par l’électricité qui dégage de la chaleur. On consomme de l’eau, du vent pour accélérer la fonte, le chauffage. Je me redore en me disant qu’on roule pour 1000 personnes sur deux représentations. Ça n’est pas comme rouler seul en voiture.


Y a-t-il dans votre œuvre des spectacles d’homme ou de femme ?

Aucunement. La question du genre est toujours très mélangée. Fondamentalement, dans l’être, il n’y pas de changement. Juste une manière de se résoudre soi-même et donc de vivre comme on a envie de vivre.


www.cienonnova.com



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Illustration
© Alexia Moutel

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