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Raphaël Sévère, vent de fraîcheur


Interview / Vincent Braud * Photo / Bertrand Béchard Publié dans le magazine Kostar n°59 - février-mars 2018

Enfant prodige de la musique, Raphaël Sévère est aujourd’hui “le” clarinettiste dont on parle. En France mais aussi aux États-Unis ou en Allemagne. “Le vent en poupe” : c’était le titre de Kostar, il y a 10 ans. À tout juste 23 ans, le voilà aujourd’hui ovationné à la Philharmonie de Berlin. Et ses enregistrements lui valent des critiques dithyrambiques.


Lauréat des plus grands concours internationaux, Victoire de la Musique en 2010, Diapason d’or en 2015… Avez-vous le sentiment que tout est allé très vite ?

Oui, c’est vrai. On va dire que je n’ai pas perdu de temps. En même temps, je n’ai pas sauté d’étapes. J’ai commencé très jeune et, depuis, j’ai franchi quelques marches. Il y a eu des concerts et des prix, des rencontres aussi mais je n’ai pas senti d’emballement. Tout ça s’est construit dans l’ordre des choses.


Parmi les rencontres, justement, quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

Il y en a eu tellement… Je ne peux pas oublier la rencontre avec Adam Laloum. Nous avons enregistré ensemble les sonates de Brahms et décroché un diapason d’or. Ce n’est pas rien mais j’en retiens d’abord une rencontre artistique et humaine très forte. Et puis, j’ai rencontré Jean-Frédéric Neuburger. Une vraie claque musicale pour moi. Je dirais qu’il y a eu un avant et un après. Je me suis nourri artistiquement de ces rencontres.


Et s’il vous fallait retenir quelques dates depuis vos débuts ?

Tout a commencé avec mon entrée au Conservatoire National de Musique de Paris. J’avais 14 ans et je détiens toujours le record du plus jeune musicien entré dans la classe de clarinette. Ce fut un vrai changement que de quitter Nantes, à cet âge, pour vivre à Paris. C’est là que j’ai pris conscience que je ne pouvais plus vivre que pour la musique et que je voulais vivre de la musique. Après, beaucoup de choses se sont enchaînées.


“Je me suis nourri de mes rencontres...”

Une autre date dans ce parcours ?

On est en novembre 2013 et je suis à New York pour les Young concerts artists international auditions. Je décroche le premier prix et neuf prix spéciaux. Ça me donne une vraie légitimité. En 2015, je fais une tournée d’un mois et demi aux États-Unis et, en 2016, j’ai la chance de jouer à la Philharmonie de Berlin dans un programme consacré à Weber. Et, la même année, je joue Mozart avec le London Philharmonic Orchestra.


Les plus grandes salles de concerts et des publics exigeants qui en ont entendu d’autres…

Être invité par le Deutsche Symphonie-Orchester ou le Konzerhaus de Berlin, jouer dans le Kennedy Center de Washington ou au Théâtre des Champs-Élysées, c’est un honneur mais aussi une responsabilité. Il y a, comme on dit, un peu de pression mais, au bout du compte, ce sont des concerts comme les autres. Avec juste une émotion particulière.


Lorsqu’on lit des articles dans le New York Times ou dans Le Monde, quand Le Figaro parle d’un “talent surnaturel”, est-ce qu’on garde les pieds sur terre ?

Évidemment qu’on garde les pieds sur terre. Je suis content, bien sûr. C’est gratifiant et j’y suis sensible. En même temps, la vie continue. On rentre chez soi et on continue à travailler trois/quatre heures par jour. Et puis, tout cela reste dans le domaine de la musique classique. Personne ne m’arrête dans la rue pour me demander un autographe, alors, la grosse tête…


Lorsqu’on se consacre, à ce point, à la musique, y a-t-il une vie à côté ?

On travaille beaucoup mais je n’ai pas d’horaires de travail imposé. C’est un peu un luxe, non ? Cela dit, la passion pour la musique peut être aliénante. Il est difficile d’avoir une vie super stable. L’an dernier, durant les deux mois d’été, j’ai donné trente concerts. En y ajoutant le temps dans les transports, ça laisse peu de temps pour la vie personnelle.


Combien de concerts en 2017 ?

Beaucoup… (silence). En fait je n’ai pas compté. Je crois que mon père, lui, pourrait répondre à cette question (ndlr Yves Sévère précise donc : “57 concerts dont 11 comme soliste… depuis 2014, pour Raphaël, c’est une moyenne de 60 concerts par an…”).


“La pression, oui... la grosse tête, non...”

Il y a dix ans, vous parliez de vos copains de Vertou. Y a-t-il encore de la place pour le football dans votre vie ?

Le sport est, de manière générale, le grand perdant de ma carrière. C’est difficile quand votre rythme de vie dépend d’un agenda de concerts. Je prends du temps pour lire, écouter de la musique, aller au cinéma… mais ce n’est jamais simple.


Il y a eu votre enfance à Vertou. Depuis il y eu le Japon, l’Angleterre, le Canada, les États-Unis… Est-ce que Raphaël Sévère sait encore où il habite ?

Mon chez moi, c’est désormais Paris. Je n’ai pas forcément envie d’y passer ma vie mais c’est mon chez moi officiel où je passe finalement peu de temps. Heureusement, les moyens de communication nous permettent aujourd’hui de rester en contact avec qui on veut. La vie sentimentale, elle, n’est pas forcément simple. J’aimerais, plus tard, avoir un peu plus de stabilité.


On vous voit déjà en master class. La transmission, c’est important pour vous ?

Bien entendu que c’est important. Si on ne m’avait pas transmis, je ne serais pas là aujourd’hui. J’aime beaucoup jouer mais j’aime aussi beaucoup écouter. J’aime donner des conseils à de plus jeunes que moi et même parfois aux autres. Je donne aussi quelques cours particuliers à Paris. Plus tard, continuer les concerts et peut-être devenir enseignant. Histoire d’avoir un vrai cadre de vie pour mes 30 ans.


On vous retrouve à La Folle Journée. La première fois, il y a tout juste 10 ans. Vous avez le sentiment de jouer à domicile ?

On peut dire ça. Ce qui est sympa, c’est de retrouver l’atmosphère de La Folle Journée, de pouvoir retrouver des gens, embrasser des amis qu’on voit désormais rarement. Et puis, je ne suis pas à l’hôtel. Je suis chez mes parents et ça change tout.


Vous revenez à La Folle Journée par la grande porte ?

J’y ai toujours été bien accueilli mais, cette fois, c’est différent. Pour la première fois, il y aura un concerto dans le grand auditorium (ndlr concerto n°1 de Weber, joué à la Philharmonie de Berlin et enregistré pour Mirare). C’est un vrai cadeau de René Martin. Et j’aurai le plaisir d’être là avec l’Ensemble Messiaen que nous avons créé il y a trois ans. Avec cet ensemble, on vient d’ailleurs d’enregistrer le Quatuor pour la fin du temps qui sort juste pour cette Folle Journée.


En ce début d’année, c’est encore l’heure des vœux. Que peut-on vous souhaiter ?

De continuer à travailler le mieux possible, de pouvoir enchaîner les concerts avec les gens que j’aime. Je ne fais pas de rêve sinon celui d’avoir, un jour, un cadre de vie à moi parce que ce n’est pas toujours drôle pour ma copine. Pour le reste, je fais confiance à ma bonne étoile.

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