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Sophie Lévy : (Ré)ouverture


Interview / Patrick Thibault * Photo / Tangui Jossic pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°56 - été 2017

C’est l’événement sur la scène des arts plastiques : six ans après sa fermeture, le Musée d’arts de Nantes réouvre ses portes après un très long chantier confié aux architectes britanniques Stanton Williams. Rénové, étendu, il offre 30% de surfaces d’exposition supplémentaires et un nouveau regard sur les collections. Rencontre avec Sophie Lévy, sa nouvelle directrice.

Dans quel état d’esprit êtes-vous à l’heure de l’ouverture du musée ?

C’est un moment exaltant, un mélange d’impatience et de joie. C’est comme un concert. Toute l’équipe travaille pour que le son soit juste. Nous avons conscience de l’exigence et nous sommes portés par un but qui nous dépasse. Être directeur dans ces moments-là, c’est une joie rare. J’ai juste l’anxiété de l’hôte qui attend ses visiteurs. Nous avons préparé un festin, il nous reste à savoir si les gens seront émus.


Quelles sont les étapes clés de votre parcours professionnel ?

J’ai un parcours atypique puisque j’ai d’abord fait une école de commerce. Après mon concours, j’ai été conservatrice, chargée des collections XIXe et XXe à Dijon. J’ai ensuite travaillé pour le musée de Giverny qui dépendait d’une fondation américaine avant d’arriver au LaM à Villeneuve d’Ascq. J’adorais l’architecture, l’esprit du lieu. C’était pour moi une sorte d’idéal. J’y suis restée sept ans avant de venir à Nantes.

“Les projets doivent être liés à l'histoire d'une ville et d'un lieu.”

Quelle perception aviez-vous du musée de Nantes ?

Pour moi, c’était Le Songe de Saint Joseph de Delatour et les installations dans le patio. Mais je n’avais pas une vision très claire de ce que Nantes avait à dire. Je n’avais aucune conscience de l’importance de l’art contemporain dans les collections. Or, elle est plus impressionnante et puissante qu’au LaM d’où je viens et qui est un musée d’art contemporain.


Vous avez fait des relations franco-américaines un axe fort du projet du musée, pourquoi ?

Les projets doivent être liés à l’histoire d’une ville et d’un lieu. Je n’aurais pas proposé cet axe-là si ça n’avait aucun sens pour Nantes. Le musée doit être dans le quotidien des gens. Grâce au caractère universel et iconique de certaines œuvres, il peut aussi s’adresser au monde. L’Amérique est la deuxième nationalité des collections après les Français. Aucun musée du front ouest ne s’était saisi de cet axe qui est intéressant à creuser.


Comment passe-t-on du LaM au Musée de Nantes ?

Je me suis tout de suite sentie en affinité avec la ville, cette dimension de chocs d’univers très différents. Nantes n’est pas une très grande ville mais c’est une ville. Nantes est dans l’instabilité, on ne sait pas bien où elle se situe. Est-ce que c’est la mer ou la terre ? Une aristocratie un peu réactionnaire ou un monde ouvrier un peu révolté ? La Forme d’une ville est mon livre de chevet. Julien Gracq m’a initiée à Nantes.


Quelle est donc l’ambition de ce musée que vous allez incarner au nom de la ville ?

Je récuse cette idée d’incarner une ambition. Je me mets au service d’une énergie collective. Et surtout, je prends le relais d’une longue lignée.


Quelle aventure allez-vous initier ?

Il me semble que beaucoup de zones de la société sont menacées par le numérique et le rapport autocentré de l’homme à la machine. Je ne souhaite pas pour autant m’enfermer dans une île du passé, à enseigner le passé aux jeunes générations. Je dois travailler à faire en sorte que le musée soit un lieu pertinent pour les jeunes générations. Le musée est une expérience anti-commerciale (on ne touche pas, on ne mange pas) et profondément collective. Il faut travailler à une dimension du partage même si on le visite seul.


“Faire en sorte que le musée soit un lieu pertinent pour les jeunes générations.”

Ce musée du XXIe siècle sera-t-il un musée 2.0 ?

Par essence, le musée n’est pas 2.0. Il est massif en terme de collections et de bâtiment. Si les images des œuvres remplacent les musées, on arrête les expositions. Au-delà d’une application et le dispositif Une œuvre à la loupe, nous aurons besoin de faire des offres radicalement différentes. Je n’ai pas d’a priori, le musée doit être tolérant avec les publics. Entre art ancien et contemporain, le musée doit être identifiable pour le lointain, accueillant et un peu mou pour le proche.


Pour être visible, un musée a besoin d’expositions temporaires remarquées qui coûtent cher, aurez-vous ces moyens-là ?

Le musée est devenu métropolitain. C’est différent d’un musée de ville. Il y a donc cette volonté du rayonnement au-delà du service à la population. J’ai été recrutée aussi parce que j’ai réussi à organiser au LaM une exposition Modigliani qui a fait exploser les compteurs. J’ai une demande de la métropole pour une grande exposition à l’automne 2019. Je dois y travailler avec de grands musées internationaux.


On découvre dans le musée des accrochages thématiques, est-ce qu’ils changeront régulièrement ?

Bien-sûr. L’idée de permanence est impossible mais l’ouverture demande de tels efforts qu’on a le sentiment que tout est fixé et qu’il ne se passera plus rien. Comme une sorte de blocage psychologique. Nous aurons une vraie liberté, notamment dans le Cube.


Quelles sont les points forts du nouveau musée sur le plan du bâtiment ?

Nantes a la chance d’avoir une très belle lumière et le musée en rend compte. Les architectes ont réussi à créer ce mélange de dignité et d’intimité par l’acoustique et la lumière. Le maximum a été fait pour contrer les erreurs de 1900. Le côté sanctuaire clos. Ils ont senti qu’il fallait recréer cette fluidité est-ouest. Il est très important de pouvoir sortir par la chapelle, sur la ville.


Et le point faible ?

La complexité de parcours. Le nouveau musée est grand. Le palais, le Cube, la chapelle. On monte, on descend… Parfois on se repère avec des fenêtres mais pas partout.


Et du point de vue des collections ?

Pour l’art ancien, le musée a la chance d’avoir des collections de collectionneurs. Il reste une saveur fin XVIIIe-XIXe, une vision de l’art ancien surannée, très belle, renforcée par l’accrochage. La collection d’art moderne n’est pas le point fort, Nantes n’a pas d’icônes. Mais on va découvrir que Nantes a une grande collection d’art contemporain avec des partis pris originaux, même sur le figuratif.

Tout se présente donc au mieux…

Nous avons tous les ingrédients pour que ça se passe au mieux mais nous devons être vigilants sur un point : le Musée d’arts a une situation monopolistique. C’est une chance mais il peut aussi être tiraillé entre trop d’attentes et d’espoirs différents.


Musée d'arts de Nantes


Illustration
© Elly Olman

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