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Une ville ailleurs : Venise à l'heure de la Biennale


Support, Lorenzo Quinn, Canal grande

Textes et photos / Vincent Braud et Patrick Thibault Publié dans le magazine Kostar n°56 - été 2017

Voir Venise ? Non, revoir Venise tant la ville d’art et d’Histoire ne cesse de surprendre pour peu qu’on sorte des sentiers (re)battus par des touristes en quête de selfies. C’est peu dire que la Sérénissime vaut le déplacement à l’occasion de cette 57e édition de la Biennale d’Art.


La biennale continue de faire courir les amateurs et les professionnels de l’art contemporain. Cette édition 2017 est riche et, heureusement, controversée : le plus spectaculaire y côtoie le plus inattendu et le sublime, le plus… baroque. Difficile, en quelques jours, de faire le tour d’une édition conçue “avec les artistes, par les artistes, pour les artistes”, selon les termes de Christine Macel, la commissaire générale française, qui a souhaité rapprocher les artistes et le public au risque de se voir critiquée par certains… critiques. Et si le public, lui, y trouvait son compte.

Il y a les Giardini, cet immense parc au bord de la lagune où une trentaine de pavillons nationaux défendent leurs couleurs (et leurs artistes !) et, de l’autre côté de la via Garibaldi, l’Arsenale, cet ancien site industriel et stratégique qui s’étale sur 50 000 mètres carrés. Autant dire que faire le tour de ces deux espaces en moins de deux jours n’est pas raisonnable. D’autant que nombre de pavillons étrangers trouvent place en ville, offrant l’occasion de découvrir des palais ou autres espaces ouverts à cette occasion.

Le choix est forcément délicat. Aux Giardini, outre le pavillon allemand, Lion d’or 2017 (lire par ailleurs), on peut découvrir le travail de Phyllida Barlow, jeune artiste britannique de 73 ans, dont les sculptures et installations monumentales envahissent l’espace, ou Theatrum Orbis, un étonnant travail collectif russe revisitant le théâtre du monde, ou encore s’amuser des facéties d’Erwin Wurm au pavillon autrichien… On aime aussi la proposition de Mark Bradford pour les U.S.A., le décalage du pavillon japonais et moins le kitsch de la Corée… Pas la moindre queue devant le pavillon français. Conçu par Xavier Veilhan, le studio d’enregistrement semble attendre un groupe de musiciens qui, le plus souvent, ne vient pas !


Difficile, en quelques jours, de faire le tour d’une édition conçue “avec les artistes, par les artistes, pour les artistes”

On peut ensuite aller se perdre dans le labyrinthe de l’Arsenale. On y retrouve des pavillons nationaux comme celui de l’Afrique du Sud où Candice Breitz nous renvoie l’image de notre monde en donnant la parole aux “sans visage” alors que Mohau Modisakeng, lui, s’interroge sur l’identité dans un hypnotique Passage. Arrêt encore dans le pavillon irlandais. Tremble, tremble, les vidéos, fugitives et fragiles, de Jesse Jones sont un appel au renversement de l’ordre établi : l’homme, la femme, l’État et la religion… On tremble encore devant le film d’animation de Lisa Reihana sur les bienfaits (?) de la civilisation présenté par la Nouvelle Zélande. Mais l’Arsenale, c’est aussi une enfilade de propositions dont le fil d’Ariane semble être… le fil. Ou plutôt les fils. Ceux que développent, par exemple, le Taiwanais Lee Mingwei ou ceux que tissent, avec la complicité du public, le Philippin David Medalla. Ou encore le délicat travail de Maria Lai dont les livres ne sont pas tous cousus de fil blanc. C’est là aussi qu’Olafur Eliasson, pour son projet Green Light, a installé un atelier où des migrants travaillent à la production de lampes.

Quand on arrive en ville, après une halte devant The golden tower, de James Lee Byars, on peut prendre le frais à la Gallerie dell’Accademia – on y retrouve Philip Guston et les poètes –, grimper le bel escalier de la maison Vuitton pour découvrir le travail de Pierre Huighe. Sans oublier le Palazzo Fortuny qui, comme à chaque fois, propose avec Intuition, une expo magistrale dans un palais extraordinaire. On peut aussi souffler un peu sur l’île de San Giorgio Maggiore. La basilique y accueille Michelangelo Pistoletto et la fondation Fauschou, Robert Rauschenberg. Une autre île où il fait bon flâner, Torcello, avec sa cathédrale et ses sublimes mosaïques des XIe et XIIe siècles… mais c’est là une autre histoire de l’art. 


Viva Arte Viva, La Biennale Arte, Giardini y Arsenale, Venezia

labiennale.org



Lee mingwei - The Mending Project, Arsenale

Erwin Wurm, pavillon autrichien, Giardini

Phyllida Barlow, pavillon britannique, Giardini



ANNE IMHOF

Le choc allemand

Ce n’est pas du football mais, à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne ! Dès l’ouverture, les professionnels ont fait la queue pour plonger dans l’univers troublant, voire inquiétant, d’Anne Imhof. La jeune artiste de Francfort a d’emblée suscité la curiosité. Sur le toit, d’étranges vigiles montent la garde alors que, derrière des grillages, d’autres s’efforcent de calmer un couple de dobermans peu rassurants. À l’intérieur, passée une étrange salle de bain au dénuement clinique, c’est sous un plancher de verre que le visiteur/voyeur assiste à d’étranges scènes muettes : des artistes rampent, s’approchent, se touchent et s’endorment avant de disparaître comme ils étaient venus. Un lion d’or est mérité.

Anne Imhof, pavillon allemand, Giardini


DAMIEN HIRST

Il était une fois…

Hydra and Kali Discovered by Four Divers © Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, DACS/SIAE 2017. (Photographed by Prudence Cuming Associates / Photographed by Christoph Gerigk)

Depuis quelque temps déjà, Damien Hirst a décidé de construire lui-même sa légende. L’entreprise – car c’en est une – agace forcément. Avec Treasure from the WRECK of the Unbelievable, il en fait des tonnes ! Un véritable trésor, récupéré au fond de la mer, est présenté à la Punta della Dogana et au Palazzo Grassi : des statues, de bronze ou de marbre, rongées par le sel, incrustées de coraux et crustacés ou recouvertes d’algues, des vitrines avec des accessoires à usage domestique, des bijoux, des pièces de monnaie… Souvenirs d’un monde disparu sur lequel régnait peut-être le Démon monumental (18 mètres de hauteur) installé dans l’atrium du palais. 

Treasures from the WRECK of the Unbelievable Damien Hirst, Palazzo Grassi et Punta della Dogana


GLASTRESS

Feu verre

© Ai Weiwei

Murano n’est pas seulement cette île où des bataillons de touristes, en rangs serrés, viennent faire provision de verroterie. Dans une ancienne verrerie, Loris Gréaud a installé son usine à rêve. On y travaille le verre comme autrefois dans le rougeoiement des fours. Et des centaines de globes, accrochés au plafond de cet étrange atelier, composent d’étranges vagues de lumière. On ne rate pas le deuxième volet de l’exposition Glasstress, présentée par la fondation Berengo où se côtoient Ai Weiwei, Erwin Wurm, Ugo Rondinone, Paul McCarthy et beaucoup d’autres. Et comme en écho à ce travail, il faut aller voir les sculptures de verre et d’os de Jan Fabre à l’Abbazia de San Gregorio (jusqu’au 26 novembre).

GLASSTRESS 2017, Palazzo Franchetti et Campiello della Pescheria, Murano


LORENZO QUINN

Que d'eau, que d'eau

Deux énormes mains blanches (de 9 m de haut !) sortent du Grand canal pour soutenir un palais menacé par les eaux. L’œuvre, Support, est signée Lorenzo Quinn et frappe les milliers de touristes qui, chaque jour, passent et repassent sous le Rialto. Le fils d’Antony Quinn évoque à sa manière le réchauffement climatique et fait la leçon aux climato- sceptiques. En période de grandes marées, les gondoles ne passent plus sous tous les ponts et il est conseillé d’avoir des bottes pour traverser la place San Marco. Ici et là, des banderoles s’affichent en façade (et en anglais) : “Venice is my future” pour que la ville ne soit pas engloutie non plus par les seuls touristes. 

Support, Lorenzo Quinn, Canal grande




Venise pratique


Si “Venise n’est pas en Italie”, comme l’a écrit Ivan Calberac *, ou comme l’a chanté Serge Reggiani, on y parle et on y mange italien. Du Rialto au Palais des Doges, de la piazza San Marco au pont des Soupirs, la ville garde ce caractère baroque dont a parlé Patrick Barbier**.


Y aller

Assez simple au départ de Nantes puisque deux compagnies low cost assurent des vols directs. À partir de 120 €/aller-retour.


Y loger

Il y a bien sûr le mythique Danieli mais, à plus de 1000 € la nuit, on peut hésiter. Pas toujours facile de trouver un hôtel abordable en plein rush estival. La location d’un appartement peut être une bonne alternative. Du côté de la via Garibaldi, par exemple, proche des Giardini, de l’Arsenale, et du dédale de ruelles pittoresques de Castello.


S'y restaurer

Dès qu’on s’écarte des grands axes touristiques, on peut prendre un spritz en terrasse, dans le quartier de Santa Croce par exemple, et dîner sans se ruiner dans une ruelle du Dorsoduro ou du Castello. Pâtes fraîches à l’encre de seiche ou aux palourdes (al vongole), pizzas en veux-tu en voilà, friture… Un peu plus cher qu’une trattoria mais valant le détour, Al Covo, pour sa soupe “pasta e fagioli” et sa friture de l’Adriatique. Pas de skybar à Venise mais prendre un verre sur le toit de l’Osteria Bancogiro, non loin du Rialto, au coucher du soleil…


* Venise n’est pas en Italie (Flammarion) ** La Venise de Vivaldi, musiques et fêtes baroques (Grasset)



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Illustration
© Alexia Moutel

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