Rechercher

Yann Tiersen, Finistère.


Interview / Nora Moreau * Photos / Richard Dumas - VU Publié dans le magazine Kostar n°68 - décembre 2019-janvier 2020

Désormais installé sur son « caillou » ouessantin, Yann Tiersen, toujours aussi prolifique, dévoile un nouvel album original. Portrait révèle, sous un nouveau jour, 22 morceaux phares de sa discographie ainsi que trois nouvelles compositions originales – dont une collaboration avec Blonde Redhead. Entretien avec un artiste insulaire affirmé, au mode de vie devenu philosophie.


Vous signez un sixième album studio qui reprend, de façon parfois radicalement différente, nombre de compositions des précédents. Quel était l'objectif d'un tel projet ?

Pour moi, dès que les morceaux sont enregistrés, ils n'existent plus jusqu'à ce que je puisse les jouer sur scène. En début d'année, quand on répétait pour la tournée de All, j'ai eu une envie de ré-enregistrer. Avec Ólavur Jakúpsson et Jens L Thomsen (artistes des Îles Féroé avec qui il travaille régulièrement, NDLR). J'ai trouvé intéressant de reprendre les morceaux et d'aller au cœur même de leur essence. Nous avons programmé des sessions l’été, en studio à Ouessant et en analogique. Sans ordinateurs, un peu à l'ancienne. L'idée était de faire retrouver aux anciens titres toute leur profondeur et de leur rendre leur contexte. Comme un point de départ qui permet de tout remettre en perspective.


Peut-on dire que ce nouvel opus vous permet de vous écarter de nouveau de cette image d'Amélie Poulain, qui vous colle à la peau ?

Je pense que beaucoup de gens sont passés outre, maintenant. Mais parfois, ça peut avoir tendance à m'agacer. Je suis quand même parti, au milieu des années 80, de la scène post punk et new-wave. J'écoutais plutôt les Young Gods, moi ! Au final, je suis parti sur les instruments acoustiques un peu par hasard. Ça n'était pas totalement du second degré mais pas du premier non plus.

“Si les gens ne voient plus en ma musique qu'une image figée dans le fond de Montmartre, il est grand temps de remettre les pendules à l'heure !”

Diriez-vous que vous cherchez à prendre du recul par rapport à cette image ?

Oui. Dans mes compos, il y a des côtés sombres que je mettais en exergue d'une certaine façon ; plus les morceaux étaient légers, plus ils étaient lourds de sens. Au final, la B.O. d'Amélie Poulain n'a pas grand chose à voir avec ma musique. Si les gens ne voient plus en ma musique qu'une image figée dans le fond de Montmartre ou sur une balade en bateau-mouche, il est grand temps de remettre les pendules à l'heure ! Portrait, c'était pour moi réécouter et rejouer autrement, avec un vrai contexte et de façon plus brute, pour aller de l'avant.


Les titres que nous connaissons sont effectivement plus sombres ; on note aussi des collaborations plutôt chouettes, dont un titre avec Blonde Redhead. Ca s'est passé comment ?

Au final, ils ne sont pas venus ! C'était juste une question de mauvais timing ; l'un était à New York, l'autre en Italie. On a procédé par enregistrements interposés. Je voulais, pour cette chanson, un duo avec un homme et une femme. Émilie (Tiersen) a pensé à Blonde Redhead et j'ai tenté le coup. Ils ont répondu dans la seconde ! La rencontre en face-à-face, j'espère que ça pourra se faire bientôt.


Il y a aussi la superbe reprise de Monochrome, initialement chantée avec Dominique A, ré-imaginée cette fois avec Gruff Rhys, le chanteur du groupe Super Furry Animals…

Lui, est venu à Ouessant ! Je voulais ré-enregistrer ce titre avec un mec qui parle anglais. Et lui, est particulièrement investi dans la question de la langue et de la culture galloise. La langue la plus proche du breton, au final…


On retrouve beaucoup de titres en breton sur vos deux derniers albums. On vous sait, depuis quelques années, attaché à cette langue. Aux langues « menacées », de manière générale ?

Clairement, je revendique le breton comme une langue. Avec Émilie, nous avons suivi une formation à Stumdi, l'une des meilleures formations pour adultes à la langue bretonne. Elle me tient vraiment à cœur, et dans nos derniers albums, elle est effectivement très présente, dans celui-ci aussi. On retrouve également des chansons en féroen et un peu de suédois.

“Ouessant, c'est un véritable filtre à superflu !”

Vous vous êtes installés à Ouessant pour de bon et vous vous y êtes même marié. La vie insulaire est-elle une bouffée d'inspiration au quotidien ?

Clairement. On a une chance incroyable ici : j'ai l'impression de vivre un futur… optimiste, idéal. Comme on aimerait bien que le monde soit. On échappe à l'automatisation et à la virtualité de notre époque. C'est une déconnexion permanente qui permet de revenir à l'essentiel. Vivre sur Ouessant, ça vous enlève un poids énorme ; on est loin de l'absurdité de notre société et de sa déshumanisation.


Moins individualiste et plus proche de l'autre...

C'est le propre de l'insularité : on vit plus intensément, au milieu des éléments, et on est évidemment plus solidaires. Ouessant, c'est un véritable filtre à superflu ! Même quand quelqu'un vient pour la journée, il fait partie de l'île. Ça permet à tout le monde d'avoir des échanges plus profonds et de penser plus collectif. Et au niveau artistique aussi, les îles sont de super laboratoires.


Vous avez ouvert sur Ouessant l'Eskal, un superbe petit complexe qui fait studios et salle de concert. Vous nous présentez le lieu ?

L'Eskal, c'est trois studios pros dans l'ancienne discothèque d'Ouessant. Mais c'est aussi un lieu associatif où on organise des concerts et des cours de bretons. Pour le moment, l'idée, c'est un concert tous les deux mois. Même si on en a quand même fait quatre ce mois ci !


Des groupes ou musiciens vont venir enregistrer à l'Eskal. On peut donner quelques noms ?

(Sourire) Oui, il va y en avoir. Mais c'est un peu tôt pour en parler.


Zut. Et vos prochains projets, alors ?

Pour le moment, on a un projet de disque avec Émilie. Et un autre, mais qui s'inscrit dans un contexte particulier, car nous sommes partis en résidence sur le Pen Duick  VI, avec Marie Tabarly, l'année dernière. Émilie va aussi sortir un prochain album dans le cadre de son projet solo, Tiny Feet. 


Dites, avant de partir, vous vous souvenez que vous avez été interviewé pour le premier numéro de Kostar ? C'était en 2006...

Oui, je m'en souviens. Je me souviens d'un costume que je devais porter. Je crois que je l'ai fait... Mais c'était pas au Bataclan, d'ailleurs ? Ça fait loin, quand même.


Portrait, PIAS, sortie le 6 décembre.

bandeau.jpg

Illustration
© Alexia Moutel

MENU

  • Facebook
  • Instagram