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Madeleine Louarn, un autre regard sur le monde


Interview / Patrick Thibault * portrait / © Christian Berthelot Publié dans le magazine Kostar n°72 - octobre-novembre 2020

Depuis plus de trente ans, Madeleine Louarn met en scène, au sein de la compagnie Catalyse, des acteurs professionnels en situation de handicap. Ludwig, un roi sur la lune et Le Grand Théâtre d’Oklahama ont fait un tabac dans le in d’Avignon avant de tourner en France. À l’heure où elle monte Opérette avec la participation des élèves de l’École du TNB, sa compagnie devient le premier Centre National pour la création adaptée, au sein du nouvel espace culturel de Morlaix, le SEW. Une rencontre s’imposait.


L’histoire de l’Entresort et les acteurs de Catalyse est longue et belle, qu’est-ce qu’on dit si on la résume brièvement…

C’est une histoire improbable. On n’a pas anticipé ce qu’elle est devenue. C’est assez miraculeux d’avoir pu en dérouler le fil. On tourne partout, on parle d’une création au prochain festival d’Avignon… Ça n’est pas que de la chance mais quand même. Le temps aussi a été un allié pour nous.


Avez-vous parfois douté ?

Tout le temps sur la légitimité. La pertinence de la démarche, pas trop. Se retrouver sur un plateau avec des acteurs en situation de handicap, les regards posés sur eux, comment moi-même je vois les acteurs, c’est une question ouverte.


Qu’est-ce qui vous a amenée à ce théâtre-là ?

J’étais éducatrice spécialisée. À la sortie de l’école de Brest, j’ai été embauchée aux Genêts d’Or. Il y avait alors tout un courant qui considérait que l’institution est un endroit collectif qui peut permettre à chacun de trouver une place à condition qu’il ait une liberté et s’en empare. Je me suis retrouvée à faire du théâtre alors que je n’y connaissais rien. Je suis tombée dedans et toutes les questions que pose le théâtre, je les ai posées avec eux. Je n’ai jamais pu revenir en arrière. On est passé d’un grand groupe amateur à un atelier permanent qui a permis aux acteurs de faire un bond.


Votre démarche est liée au territoire, en quoi Morlaix et la Bretagne vous ont façonnée ?

Ça s’est fait là parce que je suis de là. J’ai juste fait une migration de 50 kilomètres à l’Est. Ça aurait peut-être été plus compliqué dans une grande ville. À l’époque, c’était possible. Les Genêts d’Or le permettaient.


“Je me suis retrouvée à faire du théâtre alors que je n'y connaissais rien.”

À votre avis, qu’est-ce qui fait que ça a fonctionné ?

Peut-être parce qu’ils font du théâtre pour le théâtre et pas pour que ça aille mieux dans la vie. Tout ce qui a motivé le travail au plateau était une question esthétique. Et pas un soin. L’art a toujours cherché les marges et la question que pose ces acteurs est inépuisable. Le geste artistique et notre regard sur le monde. Dès le début de Catalyse, on a été attiré par les Dadaïstes, Kantor, Picabia, les avant-gardes russes. Sans eux, l’idée de mettre les idéaux sur scène n’aurait pas pu se réaliser. On a fait apparaître des figures inédites.


Monter Opérette de Gombrowicz avec les étudiants du TNB, ça n’est pas un peu énorme ?

Si, c’est un gros travail mais les élèves de l’École du TNB sont musiciens et chantent très bien. Le texte est foutraque puisque c’est l’histoire d’une révolution. C’est un casse-tête à monter mais quand ça marche, c’est foudroyant. Il faut une distribution au cordeau et être précis, ce qui n’est pas la première qualité des acteurs de Catalyse. Mais Albertinette, le personnage central veut avoir accès à la liberté et à la nudité, c’est un rôle pour notre Christelle. Ils sont 26 au plateau, il y a 80 costumes, c’est un challenge.


Vos acteurs ne risquent-ils pas d’être un peu perdus ?

Pas du tout. Avec Jean-François Auguste, on a éclairci les enjeux dramatiques, sinon on ne comprend plus rien. Plusieurs histoires s’entrelacent, un renversement de classe s’opère. Il reste encore beaucoup de travail mais c’est enthousiasmant et incroyablement vivant.


Quelle est votre principale qualité pour arriver à un tel résultat ?

Je dirais l’obstination. Devant l’obstacle, je continue quoi qu’il arrive. Au plateau, j’ai appris qu’il n’y a pas qu’une solution. Et si les choses ne sont pas encore là, on se dit que ça viendra. C’est une question de temps. Toutes les grandes histoires esthétiques s’inscrivent dans la durée.


“C'est un casse-tête à monter mais quand ça marche, c'est foudroyant.”

L’obstination bien sûr mais j’aurais pensé que vous diriez la patience et l’écoute de l’autre…

Je ne voudrais pas vous décevoir mais ça n’est pas trop mon tempérament. Je ne suis pas quelqu’un de très calme. L’exigence est là et il faut atteindre un certain degré d’ambition.


Est-ce que ça veut dire que vous ne passez rien à vos acteurs ?

Si, bien sûr. Je ne peux pas les faire lire quand ils ne savent pas mais je leur ai beaucoup demandé de négocier avec leurs difficultés. On est payé en retour. Ils ont eu une grande satisfaction et moi de même. Vous savez, la complaisance ne va à personne. L’attention oui, c’est ce que j’appelle créer les circonstances. Il faut un désir élevé, leur faire comprendre que chacun a un trésor. On ne les a pas obligés à être là et on ne travaille pas au fouet.


Ce premier Centre National pour la création adaptée que vous fondez à Morlaix, c’est un combat de longue haleine ?

Pas du tout. La compagnie s’est structurée sur mon nom. Or, il faut que je pense à mon départ. J’ai donc interpellé le Ministère sur la manière de poursuivre l’histoire. À Morlaix, on était en train de réhabiliter l'ancienne Manufacture des tabacs avec La Salamandre et Wartiste. Il s’agira de passer le relais à ceux qui ont travaillé avec moi : Jean-François Auguste, Hélène Delprat, Rodolphe Burger, Bernardo Montet… Continuer à réfléchir. Il y aura un volet recherche pour voir comment on peut ouvrir les espaces de création au-delà des normes habituelles.


Votre combat consiste à faire accepter les acteurs en situation de handicap parmi les autres mais en fait, ils vont au-delà et nous font découvrir les textes différemment…

C’est vraiment l’un des sujets de l’ouverture de notre centre. Il y a une différence. Certains ne savent pas lire et la conceptualisation n’est pas toujours facile mais la puissance fantasmatique et l’imaginaire sont aussi denses, peut-être même plus développées car le handicap les met dans une situation particulière. Je ne sais pas vraiment à quoi tient la différence mais le travail sur Opérette, c’est ça, être sur le plateau ensemble. On se demande quelle sorte d’acteur on est. J’aimerais qu’on poursuivre ces questionnements avec le TNB.


Comment vos acteurs vivent-ils leur exposition face au public ?

Ils disent qu’ils aiment jouer devant les gens. Ce regard porté sur eux pour être vus au-delà de ce qu’ils n’ont jamais été vus. Même si c’est en abyme, c’est ce qui les porte.


Opérette, TNB, Rennes, 8 au 16 octobre.

Le Grand Théâtre d’Oklahama : Le sew, morlaix, 1er, 2 et 3 avril; Le Théâtre, Saint-Nazaire, 8 avril 2021.




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