BANDEAU.jpg

MENU

Illustration
© Alexis
Grasset

Rechercher

Mohamed El Khatib : culture foot


Interview / Patrick Thibault * Photos / Anthony Anciaux - Fonds Porosus Publié dans le magazine Kostar n°57 - octobre-novembre 2017

Stadium met sur scène 53 supporters du Racing Club de Lens. Mohamed El Khatib est à la pointe de l’attaque. Après Finir en beauté (sur la mort de sa mère), Moi, Corinne Dadat (avec une vraie femme de ménage dedans)… , l’artiste associé du TNB s’emploie toujours à mettre sur scène des gens qui jouent leur propre rôle. Rencontre.

Comment vivez-vous ce buzz autour de Stadium ?

Il se passe quelque chose qui nous dépasse. J’en suis heureux pour les participants. Une partie de la population est tout d’un coup mise en lumière. Il était temps qu’on s’intéresse aux classes populaires.


Qu’est-ce qui fait qu’on parle beaucoup de Stadium ?

Je crois que c’est d’abord le geste monumental de mettre 53 personnes sur scène, rémunérées dans une économie du théâtre qui nous empêche d’imaginer un spectacle à plus de quatre à six acteurs. Ensuite, il y a le caractère inédit de la rencontre : on organise la confrontation entre deux publics qui s’ignorent.


Confronter le public du théâtre aux supporters du RC Lens, considéré comme le meilleur public de France, est-ce bien raisonnable ?

Dans le fond oui car, dans les deux cas, on a affaire à des amateurs éclairés. Le foot est plus populaire puisqu’une distance symbolique, économique et sociale s’est installée avec le théâtre. Il y a beaucoup de barrières. L’idée, c’est de les rompre. D’abord physiquement en amenant des supporters sur scène et ensuite culturellement avec le spectacle.

“L'idée, c'est de rompre les barrières. Physiquement en amenant des supporters sur scène et culturellement avec le spectacle.”

Vous prenez le risque de mettre sur scène des supporters qui peuvent être xénophobes, homophobes et j’en passe…

Ce dont on crève, c’est de l’absence de mixité. 80 % du temps, on met en scène des petits bourgeois qui racontent leurs petites histoires de bourgeois noyés dans leur confort. Est-ce bien raisonnable ? C’est un premier geste de réconciliation. Avoir affaire aux électeurs du FN, échanger avec eux, ça n’est pas raisonnable, c’est nécessaire.


Et qu’est-ce que ça change ?

Je prends l’exemple de l’homophobie. Dans les plaisanteries courantes, vous entendez le mot “enculé”. Quand vous creusez un peu, on vous dit “c’est pas ce que j’ai voulu dire”. Puis, vous finissez par ne plus entendre le mot “enculé”. Et c’est pareil avec l’antisémitisme. Dans un monde où il y a de moins en moins d’espaces de mixité, passer du temps avec les ultras m’a fait bouger.


Au final, que dit Stadium ?

C’est un spectacle qui crée du commun. Aussi loin qu’on soit, socialement et économiquement, on se sent proche des supporters. Le spectacle brasse beaucoup de questions sur le lien social, son délitement, sur la privatisation des espaces… Quelle liberté on a à l’intérieur de ça ? Enfin, et ça n'est pas le moins important, on passe un moment festif avec la présence d’une fanfare ou d’une friterie. C’est extrêmement simple mais ça fait du bien.


Ces valeurs sociales, celles du vrai jeu, que vous défendez, qu’est-ce que ça pèse par rapport au transfert de Neymar ?

Je ne sais pas. Le foot est pris dans un mouvement de dérégulation et de capitalisme sauvage. Lens n’y échappe pas même si ça n’est pas à la même échelle. Mais ces cachets, ça ne me choque pas plus que celui de Carlos Ghosn qui n’est même pas capable de produire des voitures non polluantes. J’ai l’impression qu’à Lens, le lien dans les bars, la vie sociale, ça n’a pas bougé.


Peut-on dire que votre démarche consiste à mettre sur scène des “vrais gens” ?

Je n’aime pas le terme “vrais gens”. Ils ne sont pas plus vrais que des acteurs mais des experts, des témoins de leur vie. Généralement, on donne leur parole à des acteurs. Là ils prennent la parole eux-mêmes.


Pourquoi ce besoin viscéral de donner la parole ?

C’est un geste de liberté. Je ne m’interdis rien. Je ne m’oblige à aucun protocole. Je suis contre les experts et je considère que les acteurs, des metteurs en scène aussi, font partie d’un groupe d’experts. Ils ont confisqué la parole. Les acteurs sont interchangeables, toujours les mêmes alors que les gens sont en capacité de s’exprimer par eux-mêmes. Il y a de très bonnes actrices qui pourraient jouer Moi, Corinne Dadat mais, politiquement, ça n’aurait aucun intérêt. Et ça ne me déplait pas de faire la nique à un théâtre bourgeois désuet.

“Le foot est pris dans un mouvement de dérégulation et de capitalisme sauvage.”

Comment fait-on un spectacle avec des gens qui ne sont donc pas des comédiens ?

On essaie de fixer le moins de choses possibles pour ne pas être dans la répétition. On ne fait pas un travail d’acteur car ils n’en ont ni le désir ni la compétence. Je recherche le vivant, la rencontre et je reprends ce qui m’a touché. On répète peu et on y va. C’est un travail d’improvisation, sans tics ni recours à des prothèses techniques.


Ça veut dire que c’est différent tous les soirs ?

Oui, mais j’ai des balises, des choses que je veux entendre absolument. Pour Stadium, on a des discussions improvisées. Je suis sur scène une espèce de Monsieur Déloyal. Pour que ça reste vivant, je leur dit : « On va parler de ça » et on parle d’autre chose. Pour qu’on se surprenne et que l’acteur ne soit pas comme dans un tunnel.


Vous auriez dû être un joueur de foot de haut niveau, est-ce que c’est un mal pour un bien ou est-ce que vous le regrettez ?

J’ai répondu à une interview du Monde que je le regrettais et je regrette d’avoir dit ça. J’aurais eu du plaisir mais je me serais lassé. Mon parcours est semé d’accidents et, au fond, c’est plutôt réjouissant. Je me serais épuisé dans le foot à haut niveau. Le seul bénéfice, c’est l’argent mais je ne sens pas les amis que j’ai gardés plus heureux avec tout ça. C’est un mal pour un bien.


Qu’est-ce que ça fait de revenir à Rennes en artiste associé du TNB après y avoir fait Sciences Po ?

Je suis très heureux. C’est une espèce de pèlerinage alors que j’ai failli me faire virer. Je dois mon salut à Gilles Richard. Tanneguy Larzul, le directeur, prônait une sortie de l’Europe. Nous lui avons fait observer, de manière un peu potache, j’en conviens, qu’il était le seul avec Marine Le Pen à prôner ça. J’ai vécu intensément ces années à Rennes. Je fréquentais aussi la fac, les cours de Jean Ollivro en géographie et Armel Huet en sociologie. Ça représente 5-6 ans de ma vie, que je regarde avec une certaine nostalgie. C’était l’insouciance.


En quoi vos spectacles sont-ils politiques ?

Quand on lie théâtre et politique, je suis méfiant : on manque d’humilité. On ne s’adresse qu’à 3 % de la population. Il ne faut pas se gargariser et penser qu’on transforme la vie des gens ou que l’insurrection va naître dans les salons de l’ENS*. Ce qui peut avoir un caractère politique, c’est que, sur mes plateaux, on voit des gens qu’on n’a pas l’habitude de voir. C’est un premier geste à l’endroit de la diversité sociale. Finir en beauté, par exemple, c’est casser des codes désuets.


*École Normale Supérieure de Rennes.

  • Facebook
  • Instagram